Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski

 

 

L’ÉTERNEL MARI

 

 

(1870)

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » - http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

I VELTCHANINOV

II LE MONSIEUR AU CRÊPE

III PAVEL PAVLOVITCH TROUSOTSKY

IV LA FEMME, LE MARI ET L'AMANT

V LISA

VI NOUVELLE FANTAISIE D'UN OISIF

VII LE MARI ET L'AMANT S'EMBRASSENT

VIII LISA EST MALADE

IX VISION

X LE CIMETIÈRE

XI PAVEL PAVLOVITCH VEUT SE MARIER

XII CHEZ LES ZAKHLEBININE

XIII DE QUEL COTÉ PENCHE LA BALANCE

XIV SACHENKA ET NADENKA

XV RÈGLEMENT DE COMPTES

XVI ANALYSE

XVII L'ÉTERNEL MARI

 



I
VELTCHANINOV

 

L'été commençait, et Veltchaninov, contre son attente, se trouvait retenu à Pétersbourg. Son voyage dans le Sud de la Russie ne s'était pas arrangé ; puis son procès traînait, il n'en voyait pas la fin. Cette affaire — un litige au sujet d'une propriété — prenait mauvaise tournure. Trois mois auparavant, elle paraissait toute simple, pas même douteuse ; et, brusquement, tout avait changé. « Au reste, c'est ainsi pour toutes choses, tout se gâte », se répétait-il sans cesse à lui-même, avec mauvaise humeur. Il avait pris un avocat habile, cher et connu, il n'avait pas ménagé l'argent ; mais, par impatience et par défiance, il s'était occupé lui-même de son affaire : il s'était mis à écrire des papiers, que l'avocat s'empressait de faire disparaître ; il courait les tribunaux, faisait faire des enquêtes, et, en réalité, retardait tout ; à la fin, l'avocat s'était plaint, et l'avait engagé à partir pour la campagne. Mais il ne pouvait se résoudre à s'en aller. La poussière, la chaleur étouffante, les nuits blanches de Pétersbourg, qui surexcitent et énervent, de tout cela il jouissait bien à la ville. Il habitait, quelque part dans le voisinage du Grand-Théâtre, un appartement qu'il avait loué depuis peu, et qui n'était pas suivant son gré. « Rien n'était suivant son gré ! » Son hypocondrie croissait de jour en jour ; mais depuis longtemps il en avait le principe.

 

C'était un homme qui avait vécu beaucoup et largement ; avec ses trente-huit ou trente-neuf ans, il était loin d'être encore jeune, et toute cette « vieillesse », comme il disait, lui était venue « presque absolument à l'improviste » ; il comprenait lui-même que ce qui l'avait si vite vieilli, c'était non pas la quantité, mais, pour ainsi dire, la qualité des années, et que, s'il se sentait faiblir avant l'âge, c'était par le dedans plus vite que par le dehors. A le voir, on eût encore dit un jeune homme. C'était un grand garçon, fort et blond, avec une chevelure épaisse, sans un fil blanc sur la tête, et une grande barbe blonde, qui lui tombait presque au milieu de la poitrine. D'abord, on lui trouvait l'air inculte et négligé ; mais, en y regardant de plus près, on découvrait tout de suite un homme fort bien élevé, et façonné aux manières du meilleur monde. Il avait conservé des allures aisées, fières et même élégantes, en dépit de la gaucherie brusque qu'il avait acquise. Et il avait encore cette assurance hautaine et aristocratique, dont lui-même peut-être il ne soupçonnait pas le degré, bien qu'il eût l'esprit non seulement ouvert, mais subtil, et qu'il fût incontestablement doué.

 

La carnation de son visage clair et rosé avait eu jadis une délicatesse toute féminine et avait attiré sur lui l'attention des femmes ; maintenant encore, on disait en le regardant : « La belle santé ! du sang et du lait. » Seulement, cette « belle santé » était cruellement infectée d'hypocondrie. Ses grands yeux bleus, il y a dix ans, avaient fait bien des conquêtes : c'étaient des yeux si clairs, si gais, si insouciants, qu'ils retenaient malgré lui le regard qui les rencontrait. Aujourd'hui, à l'approche de la quarantaine, la clarté et la bonté s'étaient presque éteintes dans ces yeux déjà cernés de rides légères ; ce qu'ils exprimaient à présent, c'était, au contraire, le cynisme d'un homme aux mœurs relâchées et d'un blasé, l'astuce, le plus souvent le sarcasme, ou encore une nuance nouvelle, qu'on ne leur connaissait pas jadis, une nuance de tristesse et de souffrance, d'une tristesse distraite et comme sans objet, mais profonde. Cette tristesse se manifestait surtout quand il était seul. Et l'étrange, c'est que cet homme qui, il y avait à peine deux ans, était jovial, gai et dissipé, qui racontait si parfaitement des histoires si plaisantes, en fût venu à présent à préférer à toutes choses la complète solitude. Il avait rompu de propos délibéré avec ses nombreux amis, dont peut-être il aurait pu ne pas se séparer, même après la ruine complète de sa fortune. À vrai dire, l'orgueil y avait aidé : son orgueil soupçonneux lui rendait intolérable la fréquentation de ses anciens amis ; et, peu à peu, il en était arrivé à l'isolement. Ses souffrances d'orgueil ne s'en trouvèrent pas atténuées, bien au contraire ; mais, en s'exaspérant, elles prirent une forme particulière, toute nouvelle : il en vint à souffrir parfois, pour des motifs inattendus, qui jadis n'existaient pas pour lui, auxquels jadis il n'avait même jamais songé, pour des motifs « supérieurs » à ceux dont il avait tenu compte jusqu'alors — « à supposer qu'il soit exact de s'exprimer ainsi, et qu'il y ait véritablement des motifs supérieurs et des motifs inférieurs », ajoutait-il lui-même.

 

C'était vrai, il en était venu à être obsédé par des motifs supérieurs, auxquels jadis il n'aurait pas songé. Ce qu'il entendait, au fond de lui-même, par des motifs supérieurs, ce sont les motifs dont (à son grand étonnement) personne ne peut véritablement rire à part soi ; — à part soi, s'entend, car, devant les autres, c'est une autre affaire ! Il savait fort bien qu'à la première occasion, et dès demain, il planterait là les secrètes et pieuses injonctions de sa conscience, qu'il enverrait promener bien tranquillement tous ces « motifs supérieurs », qu'il serait le premier à en rire. Et c'est ainsi que les choses se passaient, sauf qu'il avait conquis une assez notable indépendance d'esprit à l'égard des « motifs inférieurs », qui l'avaient jusque-là entièrement gouverné. Il arrivait même parfois qu'en se levant, le matin, il eût honte des pensées et des sentiments qu'il avait eus durant son insomnie de la nuit. (Et il souffrait, dans les derniers temps, de fréquentes insomnies.) Il avait remarqué, de longue date, qu'il était extrêmement porté au scrupule, qu'il s'agît de choses importantes ou de futilités : aussi était-il résolu à se fier le moins possible à lui-même. Pourtant il survenait quelquefois des faits dont il n'était pas possible de contester la réalité. Dans les derniers temps, quelquefois, durant la nuit, ses pensées et ses sentiments se modifiaient jusqu'à devenir presque l'opposé de ce qui est normal, et très souvent ils ne ressemblaient plus en rien à ceux qu'il avait eus pendant le jour. Il en fut très frappé : il alla consulter un médecin célèbre, qu'il connaissait fort bien ; naturellement, il lui parla sur le ton de la plaisanterie. Le médecin répondit que le fait de l'altération et même du dédoublement des pensées et des sensations la nuit, en état d'insomnie, est un cas très commun chez les hommes « qui pensent fortement et qui sentent fortement » ; que parfois les convictions de toute une vie changent subitement, du tout au tout, sous l'action déprimante de la nuit et de l'insomnie ; qu'on voit prendre parfois, sans rime ni raison, des résolutions tout à fait fatales ; que tout cela du reste comporte bien des degrés ; — qu'enfin, s'il arrive que le sujet ressente très vivement le dédoublement de sa personne, et en souffre, c'est signe d'une véritable maladie, et qu'il faut, en ce cas, agir sans retard : le mieux, c'est de modifier radicalement son genre de vie, de changer de régime, ou même de voyager ; une purge, sans aucun doute, ferait bon effet.

 

Veltchaninov ne voulut pas en entendre davantage ; son affaire était parfaitement claire : il était malade. « C’est donc tout ce qu'il y avait dans cette obsession que j'attribuais à quelque chose de supérieur : une maladie, et rien de plus ! » s'écriait-il avec amertume. Il ne se résignait pas à se l'avouer.

 

Bientôt, ce qu'il n'avait encore ressenti que la nuit se produisit également le jour, mais avec une acuité plus pénétrante ; et maintenant il y prenait une joie malicieuse et sarcastique, au lieu de l'attendrissement plein de regrets qu'il en ressentait jadis. Il voyait surgir dans sa mémoire, de plus en plus fréquemment, « soudainement et Dieu sait pourquoi », certains événements de sa vie antérieure, des époques anciennes de sa vie, et ces événements se présentaient à lui d'une manière étrange. Depuis longtemps il se plaignait d'avoir perdu la mémoire : il avait oublié les visages de gens qu'il avait fort bien connus, et qui, lorsqu'ils le rencontraient, s'en montraient froissés ; il lui arrivait d'oublier entièrement un livre qu'il avait lu six mois auparavant. Et voici que, malgré cette perte évidente de la mémoire, des faits d'une période très ancienne, des faits oubliés depuis dix ou quinze ans, se présentaient brusquement à son imagination, avec une aussi grande précision de chaque détail, avec une aussi grande vivacité d'impression que s'il les revivait. Quelques-unes de ces choses qui lui remontaient à la conscience avaient été jusque-là si implicitement abolies que le fait même de les voir reparaître lui semblait bizarre. Tout cela n'était encore rien : les résurrections de ce genre se produisent chez tout homme ayant beaucoup vécu. Mais l'important, c'est que ces événements lui revenaient à la mémoire sous un aspect modifié, entièrement nouveau, inattendu, et lui apparaissaient sous un angle auquel jamais il n'avait songé. Pourquoi tel ou tel acte de sa vie passée lui faisait-il aujourd'hui l'effet d'un crime ? Il n'en eût pas pris grand souci, à la vérité, si ç'avait été là simplement une sentence abstraite rendue par son esprit : car il connaissait trop bien la nature sombre, singulière et maladive de son esprit pour attacher à ses décisions quelque importance. Mais ses réprobations avaient un retentissement plus profond, il en venait à se maudire, presque à éclater en larmes intérieures. Qu'eût-il dit, il n'y a pas deux ans, si on lui avait prédit qu'un jour il pleurerait ?

 

Ce qui lui revint d'abord en mémoire, c'était non des états de sensibilité, mais des choses qui jadis l'avaient froissé ; il se rappelait certains insuccès mondains, certaines humiliations : il se rappelait, par exemple, les « calomnies d'un intrigant » à la suite desquelles il avait cessé d'être reçu dans une maison — ou encore comment, il n'y avait pas si longtemps, il avait subi une offense préméditée et publique, sans en demander raison — ; comment, un jour, dans une société de femmes du meilleur monde, il avait été atteint par une épigramme fort aiguisée, à laquelle il n'avait rien trouvé à répondre. Il se rappelait encore deux ou trois dettes qu'il n'avait pas éteintes, dettes insignifiantes, c'est vrai, mais dettes d'honneur, contractées envers des gens qu'il ne voyait plus et dont il lui arrivait de dire du mal. Il souffrait aussi, mais seulement à ses pires moments, à l'idée qu'il avait gaspillé de la plus sotte façon deux fortunes, l'une et l'autre importantes. Mais bientôt ce fut le tour des souvenirs et des regrets d'ordre « supérieur ».

 

Tout à coup, par exemple, « sans rime ni raison », surgissait, du fond d'un oubli absolu, la figure d'un bon vieux petit fonctionnaire, grisonnant et comique, qu'un jour, il y avait longtemps, longtemps, il avait offensé, impunément, par pure fanfaronnade : il l'avait fait uniquement pour placer un mot drôle qui lui avait fait honneur, et qui ensuite avait couru. Il avait si bien oublié toute cette histoire qu'il n'arrivait pas à retrouver le nom du petit vieux ; et pourtant il revoyait tous les détails de la scène avec une netteté extraordinaire. Il se rappelait fort bien que le vieux avait défendu la réputation de sa fille, une fille déjà âgée et qui vivait avec lui, et sur laquelle on avait répandu en ville des bruits malveillants. Le petit vieux avait tenu tête et s'était fâché, puis soudain il avait fondu en larmes devant toute la société, ce qui fit une certaine impression. On avait fini par le gorger de champagne et par s'amuser de lui. Et lorsqu'à présent, « sans rime ni raison », Veltchaninov revoyait le pauvre petit vieux sanglotant, le visage dans ses mains, comme un enfant, il lui semblait qu'il ne se pouvait pas qu'il l'eût jamais oublié. Et, chose étrange, cette histoire, que jadis il avait trouvée très comique, lui faisait à présent l'impression opposée ; surtout certains détails, surtout le visage caché dans les mains.

 

Il se rappelait aussi comment, pour s'amuser, il avait diffamé la très honnête femme d’un maître d'école, et comment la diffamation était venue jusqu'aux oreilles du mari. Veltchaninov avait bientôt quitté cette petite ville, et n'avait pas su quelles suites avait eues sa diffamation ; mais tout à coup, maintenant, il se demanda comment tout cela pouvait avoir fini, et Dieu sait jusqu'où ses conjectures l'auraient mené, si un souvenir beaucoup plus récent ne lui était brusquement revenu à l'esprit : celui d'une jeune fille de petite famille bourgeoise, qui ne lui avait jamais plu, dont même il rougissait, et de laquelle, sans trop savoir comment, il avait eu un enfant ; il avait abandonné la mère et l'enfant, sans même un adieu (faute de temps, il est vrai), lorsqu'il avait quitté Pétersbourg. Plus tard, pendant une année entière, il avait cherché à retrouver cette jeune fille, sans y parvenir. Les souvenirs de ce genre se présentaient à lui par centaines, chacun en faisant revivre des dizaines d'autres.

 

Nous avons déjà dit que son orgueil avait pris une forme singulière. Il y avait des moments, rares, il est vrai, où il oubliait son amour-propre au point qu'il lui était indifférent de n'avoir plus sa voiture à lui, de courir les tribunaux à pied, dans une tenue négligée ; s'il arrivait que l'un ou l'autre de ses anciens amis le toisât dans la rue d'un œil moqueur, ou fît mine de ne pas le reconnaître, son orgueil était tel qu'il ne s'en offusquait plus. Et c'est très sincèrement qu'il ne s'en offusquait plus. C'était, à vrai dire, fort rare : c'était là des moments passagers où il s'oubliait lui-même ; mais, d'une manière générale, il est certain que sa vanité se désintéressait peu à peu des objets qui l'affectaient autrefois, et se concentrait sur un seul objet, toujours présent à son esprit.

 

« Oui, songeait-il avec sarcasme (il était presque toujours sarcastique lorsqu'il songeait à lui-même), il y a quelqu'un, sans doute, qui s'occupe de me rendre meilleur, et qui me suggère tous ces souvenirs maudits, et toutes ces larmes de repentir. Soit. Et puis après ? Tout cela, c'est de la poudre aux moineaux. C'est très bien, les larmes de repentir, mais ne suis-je pas certain qu'avec mes quarante ans, mes quarante ans d'une existence stupide, je n'ai pas une miette de libre arbitre ? Que demain la même tentation se représente, que, par exemple, j'ai de nouveau un intérêt quelconque à répandre le bruit que la femme du maître d'école acceptait avec plaisir ce que je lui offrais, et je recommencerai, je le sais bien, sans la moindre hésitation, et je serai d'autant plus vil et plus perfide que je le ferai pour la seconde fois, et non plus pour la première. Que demain ce petit prince, à qui, il y a onze ans, j'ai cassé une jambe d'un coup de pistolet, vienne à m'offenser de nouveau, je m'empresserai de le provoquer, et il lui en coûtera une seconde jambe de bois. Tous ces retours sur le passé, c'est de la poudre perdue, et il n'y pas un seul coup qui porte. À quoi bon ces souvenirs, quand je ne sais même pas m'affranchir suffisamment de moi dans le présent ! »

 

Il ne se trouva pas de maîtresse d'école à diffamer, ni de jambe à casser, mais la seule idée que ces faits pouvaient se renouveler, à l'occasion, l'écrasait presque… parfois. — On ne peut pas toujours être en proie aux souvenirs ; il faut bien qu'il y ait des entractes, où l'on puisse respirer et se distraire.

 

C'est ce que faisait Veltchaninov : il était tout disposé à profiter des entractes pour se distraire ; mais, plus le temps marchait, plus l'existence lui devenait pénible à Pétersbourg. Juillet approchait. Il lui venait souvent une envie subite de tout planter là, son procès et le reste, de s'en aller quelque part, n'importe où, tout de suite, quelque part en Crimée, par exemple. Une heure après, généralement, il riait de son projet : « Toutes ces maudites pensées, il n'y a pas de climat, pas de midi qui en puisse venir à bout ; maintenant qu'elles sont là, moi qui suis un homme réglé, il n'y a plus moyen que j'y échappe ; et puis, il n'y a pas de raison… »

 

« Pourquoi m'en irais-je ? — continuait-il à philosopher avec amertume. — Il fait ici tant de poussière, et une chaleur si étouffante ; cette maison est si sale ; il y a dans ces tribunaux où je passe mon temps, chez tous ces hommes d'affaires, tant de préoccupations énervantes, tant de soucis écrasants ; il y a dans tous ces gens qui emplissent la ville, sur ces figures qui passent du matin au soir, un égoïsme si naïvement et si sincèrement étalé, une audace si grossière, une lâcheté si mesquine, une poltronnerie si basse, qu'à parler très sérieusement, c'est ici le paradis pour un hypocondriaque. Tout est franc, tout s'étale, rien ne se donne la peine de dissimuler, comme font nos dames partout, à la campagne, aux eaux ou à l'étranger ; oui, vraiment, tout mérite ici la plus entière estime, rien que pour sa franchise et pour sa simplicité… Je ne partirai pas ! Je crèverai ici, mais je ne partirai pas ! »

 



II
LE MONSIEUR AU CRÊPE

 

C'était le 3 juillet. L'air était lourd, la chaleur suffocante. Ce jour-là, Veltchaninov eut énormément à faire. Des courses occupèrent toute sa matinée ; une visite chez un conseiller d'État, homme entendu, qui pouvait lui être utile et qu'il devait aller voir d'urgence à sa maison de campagne, très loin, quelque part sur la Tchiornaïa.

 

Le soir donc, vers six heures, Veltchaninov entra pour dîner dans un restaurant de fâcheuse apparence, mais français, situé sur la Perspective Nevski, près du pont de la Police. Il s'assit dans son coin habituel, à la petite table qui lui était réservée, et commanda son dîner. Chaque jour il dînait pour un rouble, non compris le vin, dont il n'usait que par extraordinaire, vu le mauvais état de ses affaires. Il s'étonnait souvent qu'on pût manger pareille cuisine ; et pourtant il avalait jusqu'à la dernière miette, et chaque fois il dévorait avec autant d'appétit que s'il n'eût pas mangé depuis trois jours. « Ce doit être maladif », pensait-il lorsqu'il le remarquait.

 

Ce soir-là, il prit place à la petite table avec les pires dispositions d'esprit ; il jetait violemment son chapeau dans un coin, s'accouda et songea. Pour peu que son voisin eût fait le moindre bruit, ou que le garçon ne l'eût pas immédiatement compris, lui, qui d'ordinaire restait toujours courtois et qui savait à l'occasion demeurer impassible, il eût fait, sans aucun doute, du tapage et peut-être un scandale.

 

Le potage servi, Veltchaninov prit sa cuiller ; mais, tout à coup, d'un geste brusque, il la jeta sur la table et bondit presque de dessus sa chaise. Une pensée imprévue s’était emparée de lui soudain. En un instant, Dieu sait comment, il venait de comprendre le motif de son angoisse, de cette angoisse étrange qui le torturait depuis plusieurs jours, qui l'étreignait, Dieu sait comment et Dieu sait pourquoi, sans un moment de répit. Voici que tout d'un coup il le comprenait et le voyait ce motif aussi distinctement que les cinq doigts de sa main.

 

— Le chapeau ! … murmurait-il comme illuminé. Oui, ce chapeau maudit, avec cet abominable crêpe : voilà la cause de tout !

 

Veltchaninov se mit à réfléchir ; mais, plus il songeait, plus il devenait sombre, plus « tout l'événement » lui paraissait étrange. « Mais… Mais… y a-t-il bien là un événement ? » objectait-il, toujours en défiance. « Qu'y a-t-il dans tout cela qui ressemble à un événement ? »

 

Ce qui s'était passé, le voici :

 

Environ quinze jours auparavant — à vrai dire, il ne se rappelait pas au juste, mais il devait bien y avoir cela —, il avait rencontré, pour la première fois, dans la rue, quelque part, oui, à l'angle des rues Podiatcheskaïa et Mechtchanskaïa, un homme qui portait un crêpe à son chapeau. Ce monsieur était comme tout le monde et n'avait rien de particulier ; il passa vite, mais en passant jeta à Veltchaninov un regard extrêmement direct, et qui attira extraordinairement son attention. Il eut immédiatement l'impression qu'il connaissait cette figure. Certainement, il l'avait rencontrée quelque part.

 

« Bah ! pensa-t-il, n'ai-je pas rencontré, comme cela, dans ma vie, des milliers de visages ? On ne peut pas se les rappeler tous. »

 

Vingt pas plus loin, il avait oublié cette rencontre, malgré l'impression qu'elle lui avait faite. Néanmoins, cette impression dura toute la journée, étrangement : c'était comme une irritation, sans objet, et très particulière.

 

Maintenant, quinze jours après, il se rappelait tout cela très clairement. Il se rappelait aussi qu'il n'avait pu comprendre alors d'où lui venait cette irritation, au point qu'il n'eut même pas l'idée d'un rapprochement possible entre sa mauvaise humeur de toute la soirée et sa rencontre du matin. Mais l'homme prit soin de ne pas se laisser oublier : le lendemain, il se retrouva en face de Veltchaninov, sur la Perspective Nevski, et, comme la première fois, il le fixa d'une manière étrange. Veltchaninov cracha en signe de dédain ; puis à peine eut-il craché qu'il s'étonna de ce qu'il venait de faire. « Il y a évidemment des physionomies qui vous inspirent, on ne sait pourquoi, un invincible dégoût. »

 

— Il n'y a pas de doute, je l'ai déjà rencontré quelque part, murmurait-il d'un air pensif, une demi-heure encore après la rencontre.

 

Et, de nouveau, pendant toute la soirée, il fut de très maussade humeur ; la nuit, il eut un sommeil très agité, et il neut toujours pas l'idée que l'homme en deuil pût être la cause de son malaise, bien que ce soir-là il lui revint fréquemment à la mémoire. Même il s'en voulait de ce qu' « une pareille niaiserie » tenait tant de place dans ses souvenirs, et il eût certes été fort humilié d'avoir à lui attribuer l'état dont il souffrait, s'il avait pu y songer.

 

Deux jours plus tard, il le rencontra de nouveau, cette fois, dans une foule, à un débarcadère de la Neva. Cette fois, Veltchaninov aurait volontiers juré que le « Monsieur au crêpe » l'avait reconnu et que la foule les avait aussitôt séparés ; il croyait bien qu'il avait fait mine de lui tendre la main ; peut-être même l’avait-il appelé par son nom. Le reste, Veltchaninov ne l'avait pas entendu distinctement ; pourtant… « Mais qu'est-ce donc que cette canaille ? Pourquoi ne vient-il pas à moi, si en effet il me connaît, et s'il veut m'approcher ? » songea-t-il en colère, comme il sautait dans un fiacre pour se faire conduire au couvent de Smolny.

 

Une demi-heure plus tard, il discutait chaudement avec son avocat, mais le soir et la nuit ramenèrent en lui l'angoisse la plus fantastique.

 

« Aurais-je un débordement de bile ? » se demanda-t-il avec inquiétude, en se regardant dans un miroir.

 

Puis cinq jours se passèrent sans qu'il rencontrât « personne », et sans que « la canaille » donnât signe de vie. Et pourtant, il ne pouvait pas avoir oublié l'homme au crêpe !

 

« Mais quai-je donc à m'occuper ainsi de lui ? pensait Veltchaninov. Hum !… Bien sûr il a, lui aussi, beaucoup d'affaires à Pétersbourg. Mais, de qui donc est-il en deuil ?… Il m'a évidemment reconnu… Moi pas… Et, pourquoi ces gens-là portent-ils du crêpe ?… Cela ne leur va pas… Je crois bien que si je le voyais de plus près, je le reconnaîtrais… »

 

Et c'était comme si quelque chose commençait à s'agiter dans ses souvenirs, c'était comme un mot que l'on sait bien, qu'on a oublié, et qu'on s'efforce tant qu'on peut de retrouver. On le sait parfaitement, ce mot ; on sait qu'on le sait ; on sait ce qu'il veut dire, on tourne tout autour, et on ne peut le saisir. « C'était… c'était, il y a longtemps… c'était quelque part… il y avait là… il y avait là… Que le diable emporte ce qu'il y avait là ou non ! Est-ce bien la peine pour cette canaille de se donner tant de mal ? » Il s'était mis terriblement en colère.

 

Mais le soir, quand il se rappela sa colère « terrible », il éprouva une grande confusion, — comme si quelqu'un l'eût surpris à mal faire. Il en fut inquiet et étonné : « Il faut qu'il y ait une raison pour que je m'emporte ainsi de but en blanc… à propos d'un simple souvenir… » Il n'alla pas jusqu'au bout de sa pensée.

 

Le lendemain, il eut une colère encore plus violente ; mais, cette fois, il lui sembla qu'il y avait de quoi et qu'il était dans son droit absolument. « A-t-on jamais vu pareille insolence ! » Il s'agissait d'une quatrième rencontre avec le monsieur au crêpe qui, de nouveau, avait comme surgi de dessous terre.

 

Voici l'histoire.

 

Veltchaninov venait de saisir enfin au passage, dans la rue, ce conseiller d'État, cet homme important qu'il poursuivait depuis longtemps. Ce fonctionnaire, qu'il connaissait un peu, et qui pouvait lui être utile dans son affaire, avait manifestement tout fait pour ne pas se laisser prendre et pour éviter de se rencontrer avec lui. Veltchaninov, ravi de le tenir enfin, marchait à côté de lui, le sondant du regard, dépensant des trésors d'adresse pour amener le vieux malin à un sujet de conversation qui lui permît de lui arracher le précieux mot, tant désiré ; mais le finaud était sur ses gardes, répondait par des plaisanteries, ou se taisait. — Et voici que tout à coup, à ce moment difficile et décisif, le regard de Veltchaninov rencontra sur le trottoir opposé le monsieur au crêpe. Il était arrêté, regardait fixement vers eux ; il les suivait, c'était clair, et, sans aucun doute, il se moquait d'eux.

 

— Le diable l'emporte ! s'écria, tout en fureur, Veltchaninov, qui avait aussitôt pris congé du tchinovnik, et qui attribuait tout l'insuccès de ses efforts à l'apparition soudaine de « l'insolent », — le diable l'emporte ! Je crois vraiment qu'il m'espionne ! Il n'y a pas de doute, il me suit. Il est payé pour cela, et… et… par Dieu, il se moque de moi ! Par Dieu, il va avoir affaire à moi ! Si j'avais une canne !… Je vais acheter une canne ! Je ne puis supporter cela ! Qui est-ce, cet individu ? Il faut que je sache qui c'est.

 

Il s'était passé trois jours depuis cette quatrième rencontre, lorsque nous avons trouvé Veltchaninov à son restaurant, hors de lui, et comme effondré. En dépit de son orgueil, il fallait bien qu'il s'en fît l'aveu, c'était bien cela. Tout bien examiné, il était forcé de convenir que son humeur, et l'angoisse étrange qui l'étouffait depuis quinze jours, n'avait d'autre cause que l'homme en deuil, ce « rien du tout ».

 

« Je suis hypocondriaque, c'est vrai ; je suis toujours prêt à faire d'une mouche un éléphant, c'est encore vrai ; mais tout cela serait-il moins pénible pour n'être qu'une imagination ? — Si un pareil coquin peut se permettre de bouleverser complètement un homme, alors… alors… »

 

Cette fois, en effet, à la cinquième rencontre, qui avait eu lieu ce jour-là et qui avait mis Veltchaninov hors de lui, l'éléphant n'était guère qu'une mouche. L'homme avait passé, mais, cette fois, n'avait pas dévisagé Veltchaninov, n'avait pas fait mine de le connaître : il marchait les yeux baissés, et semblait très désireux de n'être pas remarqué. Veltchaninov s'était dirigé vers lui, et lui avait crié à pleine voix :

 

— Dites donc, l'homme qui crêpe ! Vous vous sauvez, à présent ! Arrêtez donc ! Qui êtes-vous ?

 

La question, et toute cette interpellation, n'avait aucune espèce de sens. Mais Veltchaninov ne s'en aperçut qu'après avoir crié. L'homme ainsi interpellé s'était retourné, s'était arrêté un instant, avait paru hésiter, avait souri, avait paru vouloir dire ou faire quelque chose, était resté extrêmement indécis, puis s'était brusquement éloigné sans regarder derrière lui. Veltchaninov le suivait de l'œil, tout stupéfait.

 

« Serait-ce moi qui le poursuis, songea-t-il, et non pas lui ?… »

 

Quand il eut achevé de dîner, Veltchaninov courut à la maison de campagne du tchinovnik. Il n'était pas chez lui : on lui répondit « qu'il n'était pas rentré depuis le matin, qu'il ne rentrerait sans doute pas avant trois ou quatre heures de la nuit, parce qu'il était en ville, chez son neveu ». Veltchaninov s'en trouva « offensé » au point que son premier mouvement fut d'aller chez le neveu. Mais en route il réfléchit que cela le mènerait loin, quitta son fiacre à mi-chemin et se dirigea en flânant vers sa maison, proche du Grand-Théâtre. Il sentait qu'il avait besoin de marcher. Il lui fallait une bonne nuit de sommeil pour calmer l'ébranlement de ses nerfs, et, pour dormir, il lui fallait de la fatigue. Il ne se trouva donc chez lui qu'à dix heures et demie, car la distance était grande, et il rentra éreinté.

 

Le logement que Veltchaninov avait loué au mois de mars après s'être donné tant de mal pour le trouver — s'excusant, par la suite, de ce « qu'il était en camp volant, et n'habitait que momentanément Pétersbourg… à cause de ce maudit procès » —, cet appartement était loin d'être aussi incommode, aussi peu convenable que lui-même se plaisait à le dire. L'entrée, il faut le reconnaître, était un peu sombre, malpropre même. Il n'y en avait pas d'autre, d'ailleurs, que la porte cochère. Mais l'appartement, situé au deuxième étage, était composé de deux pièces très claires, très hautes, et séparées par une antichambre à demi obscure. L'une de ces deux pièces avait vue sur la cour ; l'autre, sur la rue. À la première était contigu un cabinet qui pouvait servir de chambre à coucher, mais où Veltchaninov avait mis des livres et des papiers. Il avait choisi la seconde pour sa chambre, le divan faisant office de lit. L'ameublement de ces deux pièces offrait à l'œil un certain aspect de confort, bien qu'en réalité il se trouvât passablement usé. Çà et là, quelques objets de prix, vestiges de temps meilleurs — des bibelots en bronze, en porcelaine ; « de grandes, de vraies moquettes ; deux tableaux d'assez bonne facture —, le tout dans un grand désordre, sous une poussière accumulée depuis le départ de Parlaguéia, la jeune fille qui servait Veltchaninov et qui, tout à coup, l'avait laissé pour s'en retourner chez ses parents, à Novgorod.

 

Lorsqu'il songeait à ce fait étrange d'une jeune fille ainsi placée chez un garçon qui, pour rien au monde, n'aurait voulu mentir à sa qualité de gentleman, la rougeur montait aux joues de Veltchaninov. Il n'avait jamais eu lieu pourtant que d'être satisfait de cette Parlaguéia. Elle était entrée chez lui au moment où il avait loué son appartement, c'est-à-dire au printemps, sortant de chez une fille qui allait habiter l'étranger. Parlaguéia était très soigneuse et eut bientôt mis de l'ordre dans tout ce qui lui était confié. Veltchaninov, après le départ de la jeune fille, ne voulut plus reprendre la femme comme domestique. « Ce n'était guère la peine de prendre, pour si peu de temps, un valet… » D'ailleurs, il détestait la valetaille. Il fut donc décidé que les chambres seraient rangées chaque matin par la sœur de la concierge, Mavra, à laquelle il laissait en sortant la clef de la porte qui donnait sur la cour. En réalité, Mavra ne faisait rien, touchait son salaire et probablement volait. Tout cela lui était devenu indifférent, et il était même bien aise que la maison demeurât vide.

 

Mais pourtant ses nerfs se révoltaient parfois, aux heures d'agacement, devant toute cette « saleté », et il lui arrivait très souvent, lorsqu'il rentrait chez lui, de ne pénétrer dans sa chambre qu'avec dégoût.

 

Ce soir-là, Veltchaninov prit à peine le temps de se déshabiller. Il se jeta sur son lit, fermement décidé à ne penser à rien, et coûte que coûte, à s'endormir « à l'instant même ». Chose bizarre, à peine sa tête fut-elle posée sur l'oreiller que le sommeil le prit. Il y avait bien un mois que cela ne lui était arrivé.

 

Veltchaninov dormit ainsi trois heures entières, trois heures pleines de ces cauchemars que l'on a dans les nuits de fièvre. Il rêva qu'il avait commis un crime, un crime qu'il niait, et dont l'accusaient, d'un commun accord, des gens qui survenaient de partout. Une foule énorme s'était amassée et il entrait des gens, toujours, par la porte grande ouverte. Puis toute son attention se concentrait sur un homme bizarre, qu'il avait très bien connu jadis, qui était mort, et qui maintenant se présentait subitement à lui. Le plus pénible, c'est que Veltchaninov ne savait pas qui était cet homme, qu'il avait oublié son nom et ne pouvait le retrouver ; tout ce qu'il savait, c'est que jadis il l'avait beaucoup aimé. Tous les gens qui étaient là attendaient de cet homme le mot décisif, une accusation formelle contre Veltchaninov ou sa justification. Mais l'homme restait assis auprès de la table, immobile, obstinément silencieux. Le bruit ne cessait pas, l'irritation grandissait ; tout à coup, Veltchaninov, exaspéré par le silence de l'homme, le frappa : et aussitôt il ressentit un apaisement étrange. Son cœur, serré par la terreur et la souffrance, se remit à battre paisiblement. Une sorte de rage le prit, il frappa un second coup, puis un troisième, puis, comme grisé de fureur et de peur, dans une ivresse qui allait jusqu'à l'égarement, il frappa, s'apaisant à mesure, il frappa sans compter, sans s'arrêter. Il voulait anéantir tout, tout cela. Soudain, il arriva ceci : tous poussèrent un cri d'effroi et se ruèrent vers la porte, et au même instant trois coups de sonnette vigoureux se firent entendre si forts qu'il semblait que l'on voulût arracher la sonnette. Veltchaninov s'éveilla, ouvrit les yeux, sauta à bas de son lit, courut à la porte, il était certain que les coups de sonnette étaient réels, qu'il ne les avait pas rêvés, que quelqu'un était là qui voulait entrer. « Ce serait trop étrange, qu'un bruit si net, si réel, ne fût qu'un rêve ! »

 

À sa grande surprise, l'appel de la sonnette n'était qu'un rêve. Il ouvrit la porte, sortit sur le palier, jeta un regard dans l'escalier : — décidément, personne. Le cordon de sonnette pendait immobile. Surpris, mais satisfait, il rentra dans sa chambre. Il alluma une bougie, et se rappela que la porte n'était que poussée, qu'elle n'était fermée ni à clef, ni au verrou. Il lui était souvent arrivé de commettre cet oubli, sans y attacher la moindre importance. Parlaguéia le lui avait plusieurs fois fait remarquer. Il retourna dans l'antichambre, ouvrit encore une fois la porte, jeta encore un coup d'œil au-dehors, puis referma et tira simplement les verrous, sans toucher à la clef. À ce moment, l'horloge sonna deux heures et demie : il avait dormi trois heures.

 

Son rêve l'avait si fort énervé qu'il ne voulut pas se recoucher tout de suite et qu'il préféra se promener une demi-heure par la chambre — « le temps de fumer un cigare ». Il s'habilla sommairement, s'approcha de la fenêtre, souleva l'épais rideau de soie et puis le store blanc. Déjà l'aube éclairait la rue. Les claires nuits d'été de Pétersbourg avaient toujours ébranlé fortement ses nerfs. Dans les derniers temps, elles avaient rendu ses insomnies si fréquentes, qu'il avait dû, deux semaines auparavant, suspendre à ses fenêtres d'épais rideaux de soie qui le défendaient parfaitement de la lumière du dehors. Laissant entrer le jour, et oubliant la bougie allumée sur la table, il se mit à se promener de long en large, tout entier à une sensation de souffrance poignante. L'impression que lui avait laissée son rêve persistait. Il éprouvait toujours une douleur profonde à l'idée qu'il avait pu lever la main sur cet homme et le frapper.

 

« Mais il n'existe pas, cet homme, et il n'a jamais existé ! Toute cette histoire dont je m'afflige n'est qu'un rêve ! »

 

Résolument, comme si sur ce point se concentraient tous ses soucis, il se mit à penser que décidément il était malade, « un homme malade ».

 

Il lui avait toujours été pénible de reconnaître qu'il vieillissait ou que sa santé était mauvaise, et, dans ses heures noires, il mettait de l'acharnement à s'exagérer l'un ou l'autre de ces maux, à dessein, pour se railler lui-même.

 

— C'est la vieillesse ! Oui, je vieillis terriblement, murmura-t-il en marchant de long en large. Je perds la mémoire, j'ai des visions, des rêves, j'entends des coups de sonnette… Le diable m'emporte ! Je sais par expérience que des cauchemars de ce genre sont chez moi signe de fièvre… Je suis bien sûr que toute cette « histoire » de crêpe n'est peut-être aussi qu'un rêve. Décidément, j'avais raison hier : c'est moi, c'est moi qui m'acharne après lui, ce n'est pas lui. Je m'en suis fait un monstre et j'en ai peur, et je cours me sauver sous la table. Et puis, pourquoi est-ce que je l'appelle canaille ? C'est peut-être un homme très bien. Sa figure n'est pas très agréable, c'est vrai ; mais enfin il n'a rien de particulièrement laid. Il est mis comme tout le monde. Il n'y a que son regard… Allons, me voilà encore occupé de lui ! Que diable m'importe son regard ? Je ne puis donc pas vivre sans songer à ce… à ce gredin !

 

Parmi toutes ces pensées qui se faisaient la chasse dans sa tête, il y en eut une qui lui apparut clairement, et qui lui fut douloureuse : il se fit soudain en lui la conviction que l'homme au crêpe avait été jadis de ses propres amis, et que maintenant, lorsqu'il le rencontrait, cet homme se moquait de lui parce qu'il savait un grand secret de son passé, et qu'il le voyait maintenant si déchu. Il alla machinalement à la fenêtre pour l'ouvrir et respirer la fraîcheur de la nuit, et… et, brusquement, il frissonna tout entier : il lui sembla que devant lui se produisait quelque chose de prodigieux, d'inouï.

 

Il n'arriva pas à ouvrir la fenêtre ; vivement il se glissa dans l'angle de la baie, et s'y dissimula : — là, droit en face de la maison, sur le trottoir désert, il venait de voir l'homme au crêpe. L'homme était debout, le visage tourné vers la fenêtre ; il ne l'avait certainement pas aperçu, il regardait la maison, curieusement, comme s'il recherchait quelque chose. Il parut réfléchir : il leva la main, se toucha le front du doigt. Enfin il se décida : il jeta rapidement un regard autour de lui, puis, sur la pointe des pieds, à petits pas, il traversa la rue, très vite… Le voici qui approche de la porte, de la petite porte de service, qu'en été on ne ferme souvent pas avant trois heures du matin. « Il vient chez moi », pensa brusquement Veltchaninov, et le plus vite qu'il put, marchant lui aussi sur la pointe des pieds, il traversa l'antichambre, courut vers la porte, et… s'arrêta devant, cloué par l'attente, sa main droite tremblante tenant le verrou de la porte, toute son attention tendue vers le bruit des pas dans l'escalier.

 

Le cœur lui battait si fort qu'il eut peur de ne pas entendre l'inconnu monter sur la pointe des pieds. En effet il n'entendait rien, mais il sentait tout avec une lucidité décuplée. C'était comme si le rêve de tout à l'heure se fût fondu avec la réalité. Veltchaninov était brave de nature. Il avait aimé parfois à pousser jusqu'à l'affectation le mépris du danger, même lorsque personne ne le voyait, uniquement pour se plaire à lui-même. Mais, aujourd'hui, c'était autre chose. L'hypocondriaque souffreteux de tout à l'heure était transfiguré ; c'était maintenant un tout autre homme. Un rire nerveux, silencieux, secouait sa poitrine. À travers la porte close il devinait chaque mouvement de l'inconnu.

 

« Ah ! Voilà qu'il entre, il monte, il regarde autour de lui ; il écoute dans l'escalier, il respire à peine ; il marche à pas de loup… Ah !… Il prend la poignée de la porte, il tire, il essaie d'ouvrir. Il s'imagine que ce n'est pas fermé chez moi. Il savait donc que, parfois, j'oublie de fermer ?… De nouveau, il tire la poignée… Pense-t-il que la serrure va céder comme cela ?… C'est dommage, hein ? de s'en aller ! C'est dommage, de s'en retourner bredouille ! »

 

Et, en effet, tout devait s'être passé ainsi que Veltchaninov l'avait deviné : quelqu'un, en effet, était là, derrière la porte, avait doucement et sans bruit essayé la serrure et tiré sur la poignée ; « et, sans aucun doute, il avait son idée ». Veltchaninov était décidé à savoir le mot de l'énigme ; il attendait le moment avec une sorte d'impatience ; il brûlait d'envie d'ôter brusquement le verrou, d'ouvrir la porte toute grande, de se trouver face à face avec son épouvantail, et de dire doucement : « Mais qu'est-ce donc que vous faites ici, mon cher Monsieur ? » C'est ce qui arriva : quand il eut choisi son moment, il tira brusquement le verrou, ouvrit la porte toute grande, et faillit buter dans le monsieur au crêpe.

 



III
PAVEL PAVLOVITCH TROUSOTSKY

 

L'autre demeura sur place, immobile et muet. Ils restèrent ainsi, l'un en face de l'autre, sur le seuil de la porte, sans bouger, les yeux dans les yeux. Cela dura quelques moments, puis, tout à coup, Veltchaninov reconnut son hôte !

 

À l'instant même, l'hôte comprit manifestement que Veltchaninov l'avait reconnu : cela passa comme une lueur dans ses yeux. Tout son visage, aussitôt, s'épanouit en un sourire, le plus doux du monde.

 

— C'est bien à Alexis Ivanovitch que j'ai le plaisir de parler ? fit-il d'une voix suave au point d'être comique, dans la circonstance.

 

— Mais vous-même n'êtes-vous pas Pavel Pavlovitch Trousotsky ? s'écria Veltchaninov, de l'air d'un homme qui devine.

 

— Nous nous sommes connus, il y a neuf ans, à T…, et, si vous voulez me permettre de le rappeler, nous avons été bien bons amis.

 

— Oui, sans doute… c'est possible… mais enfin il est trois heures du matin, et vous venez d'essayer pendant dix minutes si c'était fermé chez moi ou non.

 

— Trois heures ! s'écria l'autre, qui saisit sa montre, confondu d'étonnement — c'est vrai, trois heures ! Pardonnez-moi, Alexis Ivanovitch, j'aurais dû y songer avant de venir ; je suis tout confus. Je m'en vais ; je m'expliquerai une autre fois, mais maintenant…

 

— Mais pas du tout ! Si vous avez quelque chose à dire, mieux vaut tout de suite ! interrompit Veltchaninov. Faites-moi le plaisir d'entrer par ici, dans ma chambre. C'est cela que vous vouliez, j'imagine ; vous n'êtes pas venu de nuit uniquement pour essayer ma serrure…

 

Il était bouleversé, épouvanté, et sentait qu'il n'était plus maître de lui. Il en était honteux : qu'y avait-il, en somme, de mystérieux ou d'inquiétant dans toute cette fantasmagorie ! Tant d'émotion pour avoir vu surgir la sotte figure d'un Pavel Pavlovitch… ! Pourtant, au fond, il ne trouvait pas cela aussi simple ; il pressentait quelque chose, confusément, avec terreur. Il offrit un fauteuil à son hôte, s'assit d'un mouvement brusque sur son lit, à un pas du fauteuil, et, penché en avant, les paumes ouvertes posées sur les genoux, attendit que l'autre parlât. Il le regardait avidement, et faisait effort pour se souvenir. Chose étrange, l'autre se taisait, semblait ne pas comprendre qu'il « fallait » qu'il s'expliquât tout de suite ; au contraire, il regardait Veltchaninov d'un air d'attente. Peut-être avait-il peur, tout simplement, et se sentait-il mal à l'aise, comme une souris dans une souricière. Mais Veltchaninov éclata :

 

— Qu'est-ce que vous voulez ? s'écria-t-il ; vous n'êtes pourtant pas, j'imagine, un fantôme ou un songe ! Êtes-vous donc venu ici pour jouer aux morts ? Il faut vous expliquer, mon petit père !

 

L'hôte s'agita, sourit, et commença timidement :

 

— Je vois que vous êtes surtout étonné que je sois venu à une pareille heure, et… dans des conditions si particulières… Lorsque je songe à tout ce qui s'est passé jadis, et à la manière dont nous nous sommes quittés… oui, c'est fort étrange… Au reste, je n'avais pas du tout l'intention d'entrer, et, si cela est arrivé, c'est bien par hasard…

 

— Comment, par hasard ! Mais je vous ai vu de ma fenêtre traverser furtivement la rue sur la pointe des pieds.

 

— Ah ! vous m'avez vu ! Alors, je vous jure, vous en savez là-dessus plus que moi. Mais je vous impatiente… Tenez, voici ce que c'est : je suis arrivé à Pétersbourg, il y a trois semaines, pour affaires… Oui, je suis bien Pavel Pavlovitch Trousotsky ; vous m'avez parfaitement reconnu. Voici ce que c'est que mon affaire : je me remue pour obtenir de changer de service et de passer dans un autre gouvernement, avec augmentation de traitement… Non, ce n'est pas tout à fait ça… Enfin, voyez-vous, l'essentiel, c'est que je traîne ici depuis trois semaines, et que, ma foi, je fais durer moi-même mon affaire… oui, l'affaire de ma permutation… et que, si cela s'arrange, ma foi, tant pis, j'oublierai que c'est arrangé, et je ne pourrai pas m'en aller de votre Pétersbourg dans ma situation. Je traîne comme si je n'avais plus de but, et comme si j'étais content de n'en plus avoir… dans ma situation !…

 

— Mais enfin, quelle « situation » ? interrompit Veltchaninov.

 

L'hôte leva les yeux sur lui, saisit son chapeau, et, avec une dignité pleine de grandeur, montra le crêpe.

 

— Eh bien, oui, quelle « situation » ?

Veltchaninov regardait d'un œil hébété le crêpe, et puis le visage de son hôte. Tout à coup une rougeur couvrit ses joues et il ressentit un bouleversement terrible :

 

— Quoi ! Natalia Vassilievna !

 

— Oui, Natalia Vassilievna ! En mars dernier… La phtisie presque subitement, en deux ou trois mois !… Et moi je suis resté, comme vous voyez !

 

En disant ces derniers mots, l'hôte, avec une expression de tristesse, ouvrit ses bras étendus, la main gauche tenant le chapeau au crêpe, et laissa tomber sa tête chauve sur sa poitrine, pendant à peu près dix secondes.

 

Cet air et ce geste rendirent soudain le calme à Veltchaninov ; un sourire ironique, même agressif, glissa sur ses lèvres, mais s'effaça à l'instant même : la nouvelle de la mort de cette femme, qu'il avait connue il y avait si longtemps, lui faisait une impression inattendue, très profonde.

 

— Est-ce possible, murmura-t-il ; mais pourquoi n'êtes-vous pas venu franchement et ouvertement à moi ?

 

— Je vous remercie de votre sympathie, je la vois et j'y suis sensible… Quoique…

 

— Quoique…

 

— Quoique nous soyons séparés depuis bien des années, vous avez pris tout de suite à mon chagrin, à moi-même, un intérêt si véritable que je vous en ai, n'en doutez pas, une vive reconnaissance. C'est tout ce que je voulais dire. Je ne me suis pas trompé dans mes amitiés, puisqu'ici je puis retrouver à l'instant même mes amis les plus sincères (je ne vous citerai que Stepan Mikhailovitch Bagaoutov) : mais, vraiment, Alexis Ivanovitch, depuis nos relations de jadis, et, laissez-moi le dire, car j'ai la mémoire fidèle, depuis notre vieille amitié, neuf ans se sont écoulés sans que vous soyez revenu nous voir ; pas même de lettres échangées.

 

On eût dit qu'il chantait un air appris, et tout le temps qu'il parla il garda les yeux fixés à terre, tout en ne perdant rien de ce qui se passait. Veltchaninov était redevenu maître de lui. Il écoutait et regardait Pavel Pavlovitch avec des impressions bizarres, dont l'intensité allait croissant, et soudain, lorsqu'il se tut, les idées les plus singulières et les plus imprévues se pressèrent dans sa tête.

 

— Mais comment se fait-il que je ne vous aie pas reconnu jusqu'à présent ? s'écria-t-il. Nous nous sommes rencontrés cinq fois dans la rue.

 

— En effet, je me rappelle ; je tombais à chaque instant sur vous, et, deux ou trois fois au moins…

 

— C'est-à-dire que c'est moi qui tombais à chaque instant sur vous, et non pas vous sur moi.

 

Veltchaninov se leva, et, tout à coup, partit d'un éclat de rire violent, inattendu. Pavel Pavlovitch demeura silencieux, regarda attentivement, et poursuivit aussitôt :

 

— Si vous ne m'avez pas reconnu, c'est d'abord que vous avez pu m'oublier : et puis, c'est que j'ai eu, depuis, la petite vérole, dont j'ai gardé des traces au visage.

 

— La petite vérole ? En effet, c'est de la petite vérole. Mais comment… ?

 

— Comment je l'ai pincée ? Tout arrive, Alexis Ivanovitch ; on est pincé.

 

— C'est bien drôle. Mais continuez, continuez, cher ami !

 

— Eh bien donc, quoique je vous aie déjà rencontré…

 

— Attendez ! Pourquoi donc avez-vous dit tout à l'heure « pincer » ? Il faut parler d'une manière moins triviale. Mais continuez, continuez !

 

Il se sentait l'humeur de plus en plus gaie. L'oppression qui l'étouffait avait complètement disparu.

 

Il marchait à grands pas dans la chambre, de long en large.

 

— C'est vrai, je vous ai déjà rencontré, et j'étais résolu, dès mon arrivée à Pétersbourg, à venir vous trouver ; mais, je vous le répète, je suis à présent dans une telle situation d'esprit… je suis tellement bouleversé depuis le mois de mars…

 

— Bouleversé depuis le mois de mars… ? Ah oui, parfaitement !… Pardon, vous ne fumez pas ?

 

— Moi, vous savez, du temps de Natalia Vassilievna…

 

— Ah oui ! mais depuis le mois de mars ?

 

— Peut-être une petite cigarette.

 

— Voici une cigarette ; allumez-la, et… poursuivez ! Poursuivez ; c'est excessivement…

 

Et Veltchaninov alluma un cigare, et alla se rasseoir sur le lit, tout en parlant. Pavel Pavlovitch l'interrompit :

 

— Mais vous-même, n'êtes-vous pas un peu agité ? Allez-vous tout à fait bien ?

 

— Eh ! au diable ma santé ! s'écria Veltchaninov avec mauvaise humeur. Continuez donc !

 

L'hôte, à son tour, voyant l'agitation de Veltchaninov, se sentit devenir plus assuré et plus maître de lui-même.

 

— Que voulez-vous que je continue ? fit-il. Représentez-vous d'abord, Alexis Ivanovitch, un homme tué, vraiment tué ; un homme qui, après vingt ans de mariage, change de vie, se met à traîner par les rues poussiéreuses, sans but, comme s'il marchait par la steppe, presque inconscient, d'une inconscience qui lui procure encore un certain calme. C'est vrai : je rencontre parfois une connaissance, même un véritable ami, et je passe à dessein, pour ne pas l'aborder dans cet état d'inconscience. À d'autres moments, au contraire, on se souvient de tout avec tant d'intensité, on éprouve un besoin si impérieux de voir un témoin de ce passé à jamais disparu, on sent battre si fort son cœur qu'il faut absolument, que ce soit de jour, que ce soit de nuit, courir se jeter dans les bras d'un ami, quand même il faudrait pour cela le réveiller à quatre heures du matin. Il se peut que j'aie mal choisi mon heure, mais je ne me suis pas trompé sur l'ami : ça à présent, je me sens pleinement réconforté. Quant à l'heure, je croyais, je vous assure, qu'il était à peine minuit. On boit son propre chagrin, et on s'en trouve en quelque sorte enivré. Et alors, ce n'est plus du chagrin, c'est comme une nouvelle nature que je sens battre en moi…

 

— Comme vous vous exprimez ! fit d'une voix sourde Veltchaninov, soudainement redevenu sombre.

 

— Eh oui, j'ai une manière bizarre de m'exprimer.

 

— Et… vous ne plaisantez pas ?

 

— Plaisanter ! s'écria Pavel Pavlovitch, sur un ton de tristesse anxieuse, plaisanter ! au moment où je vous déclare…

 

— Ah ! n'en dites pas davantage, je vous en prie.

 

Veltchaninov se leva et se remit à marcher par la chambre.

 

Cinq minutes se passèrent ainsi. L'hôte voulut se lever, mais Veltchaninov lui cria :

 

— Restez assis ! restez assis !

 

Et l'autre docilement se laissa retomber dans son fauteuil.

 

— Mon Dieu que vous êtes changé ! — reprit Veltchaninov, se campant devant lui, comme s'il venait seulement d'y prendre garde. — Terriblement changé ! extraordinairement ! Vous êtes un tout autre homme !

 

— Ce n'est pas surprenant : neuf ans !

 

— Non pas, non pas, ce n'est pas une question d'âge. Ce n'est pas votre physique qui a changé, mais vous êtes devenu un tout autre homme !

 

— Eh oui, c'est possible : neuf ans !

 

— Ou ne serait-ce pas plutôt depuis le mois de mars ?

 

— Hé, hé ! fit Pavel Pavlovitch avec un sourire malin, vous aimez à plaisanter… Mais voyons, puisque vous y tenez, quel changement voyez-vous ?

 

— Eh bien, voici. Le Pavel Pavlovitch d'autrefois était un homme tout à fait sérieux, convenable et spirituel ; celui d'à présent est tout à fait un « vaurien » !

 

Veltchaninov en était venu à cet état d'énervement où les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes vont parfois en parler plus loin qu'ils ne veulent.

 

— « Vaurien ! » Vous trouvez ?… Je ne suis plus spirituel ? Pas spirituel, fit complaisamment Pavel Pavlovitch.

 

— Au diable l'esprit ! Maintenant vous êtes intelligent, tout simplement.

 

« Je suis insolent, songeait Veltchaninov, mais cette canaille est encore plus insolente que moi !… Enfin, que veut-il ? »

 

— Ah ! mon bien-aimé Alexis Ivanovitch, s'écria tout à coup l'hôte, en s'agitant dans son fauteuil. Que faire, à présent ? Notre place n'est plus dans le monde, dans la brillante société du grand monde ! Nous sommes deux vieux et véritables amis, et, à présent que notre intimité est devenue plus complète, nous nous rappellerons l'un à l'autre la précieuse union de nos deux affections, entre lesquelles la défunte était un lien plus précieux encore !

 

Et, comme transporté par l'élan de ses sentiments, il laissa de nouveau tomber la tête, et se cacha le visage derrière son chapeau. Veltchaninov le regardait, avec un mélange d'inquiétude et de répugnance.

 

« Voyons, tout cela ne serait-il qu'une farce ? songea-t-il. Mais non, non, non ! Il n'a pas l'air ivre… mais, après tout, il se peut qu'il soit ivre : il a la figure bien rouge. Au reste, ivre ou non, cela revient au même… Enfin, que me veut-il ? Que me veut cette canaille ? »

 

— Vous rappelez-vous, vous rappelez-vous ? — s'écria Pavel Pavlovitch, écartant peu à peu son chapeau, et de plus en plus exalté par ses souvenirs. — Vous rappelez-vous nos parties de campagne, nos soirées, nos danses et nos petits jeux chez Son Excellence le très accueillant Semen Semenovitch ? Et nos lectures du soir, à trois ? Et notre première entrevue, lorsque vous êtes venu chez moi, un matin, me consulter sur votre affaire ? Vous rappelez-vous que vous étiez sur le point de vous impatienter, lorsque Natalia Vassilievna est entrée, comment au bout de dix minutes vous étiez déjà notre meilleur ami, comment vous l'êtes resté tout un an — tout à fait comme dans La Provinciale, la pièce de M. Tourgueneff…

 

Veltchaninov se promenait lentement, les yeux à terre, écoutait avec impatience, avec répugnance, mais écoutait attentivement.

 

— Je n'ai jamais songé à La Provinciale, interrompit-il, et jamais il ne vous est arrivé jadis de parler de cette voix de fausset, dans ce style qui n'est pas le vôtre. À quoi bon tout cela ?

 

— C'est vrai, jadis je me taisais davantage, et je parlais moins, reprit vivement Pavel Pavlovitch. Vous savez, jadis je préférais écouter, quand la défunte parlait. Vous vous rappelez comme elle causait, avec quel esprit… Pour ce qui est de La Provinciale, et en particulier de Stoupendiev, vous avez raison : c'est nous, la chère défunte et moi, qui souvent, en songeant à vous, une fois que vous fûtes parti, avons rapproché notre première rencontre de cette pièce… et en effet, l'analogie était frappante. Et en particulier pour Stoupendiev…

 

— Que le diable emporte votre Stoupendiev ! s'écria Veltchaninov en frappant du pied, s'emportant à ce nom, qui éveillait, en son esprit un souvenir inquiet.

 

— Stoupendiev ? Mais c'est le nom du mari dans La Provinciale, continua Pavel Pavlovitch de sa voix la plus douce. Mais tout cela se rapporte à l'autre série de mes chers souvenirs, à l'époque qui suivit votre départ, lorsque Stepan Mikhailovitch Bagaoutov nous faisait la faveur de son amitié, tout à fait comme vous, mais, pendant cinq années entières.

 

— Bagaoutov ? Quel Bagaoutov ? répliqua Veltchaninov, se plantant droit devant Pavel Pavlovitch.

 

— Mais Bagaoutov, Stepan Mikhailovitch Bagaoutov, qui nous a accordé son amitié tout juste un an après vous… et… tout à fait comme vous.

 

— Mais oui ! Pardieu oui… Mais je le connais, reprit Veltchaninov ; Bagaoutov !… mais il était, je crois, en fonction dans votre gouvernement ?…

 

— Parfaitement, il était en fonction auprès du gouverneur. Il était de Pétersbourg… Un jeune homme élégant… du meilleur monde ! s'écria dans un véritable transport Pavel Pavlovitch.

 

— Mais oui, mais parfaitement ! Où ai-je donc la tête ? Alors, lui aussi ?…

 

— Lui aussi, oui, lui aussi, répéta Pavel Pavlovitch, avec le même élan, en saisissant au vol le mot imprudent de son interrupteur, lui aussi ! C'est alors que nous avons joué La Provinciale, sur un théâtre d'amateurs, chez Son Excellence, le très hospitalier Semen Semenovitch. Stepan Mikhailovitch faisait le comte, la défunte faisait « la Provinciale », et moi… je devais tenir le rôle du mari, mais on m'a repris ce rôle, sur le désir de la défunte, qui prétendait que j'en étais incapable.

 

— Mais ! quel drôle de Stoupendiev vous faites ! … D'abord, vous êtes Pavel Pavlovitch Trousotsky, et non pas Stoupendiev, interrompit violemment Veltchaninov, qui ne pouvait plus se contenir et tremblait presque d'irritation. Voyons, permettez : Bagaoutov est ici, à Pétersbourg. Je l'ai vu moi-même, je l'ai vu au printemps. Pourquoi n'allez-vous pas chez lui ?

 

— Mais, tous les jours, je vais chez lui, depuis trois semaines. On ne me reçoit pas. Il est malade, il ne peut plus recevoir. Figurez-vous qu'en effet j'ai appris, de très bonne source, qu'il est vraiment très malade. Voilà un ami ! Un ami de cinq ans ! Ah ! Alexis Ivanovitch, je vous l'ai dit et je vous le répète : il y a des moments où l'on voudrait être sous terre, et à d'autres moments, au contraire, je voudrais retrouver quelqu'un de ceux qui ont vu et vécu notre temps passé, pour pleurer avec lui, oui, uniquement pour pleurer !…

 

— Voyons, en voilà assez pour aujourd'hui, n'est-ce pas ? fit sèchement Veltchaninov.

 

— Oh oui ! plus qu'assez ! fit Pavel Pavlovitch en se levant aussitôt. Mon Dieu, il est quatre heures. Comme je vous ai égoïstement dérangé !

 

— Écoutez, j'irai vous voir à mon tour et j'espère… Voyons ! dites-moi bien franchement… N'êtes-vous pas ivre aujourd'hui ?

 

— Ivre ? mais pas le moins du monde…

 

— Vous n'avez pas bu en venant, ou avant ?

 

— Vous savez, Alexis Ivanovitch, vous avez tout à fait la fièvre.

 

— Demain, j'irai vous voir avant une heure.

 

— Oui, interrompit avec insistance Pavel Pavlovitch — oui, vous parlez comme dans le délire. Je l'ai remarqué depuis un moment. Je suis vraiment fâché… Sans doute, ma maladresse… oui, je m'en vais, je m'en vais. Mais vous, Alexis Ivanovitch, couchez-vous et tâchez de dormir.

 

— Mais vous ne m'avez pas dit où vous demeurez ! fit Veltchaninov derrière lui, comme il s'en allait.

 

— Je ne vous l'ai pas dit ? À l'hôtel Pokrov !

 

— Qu'est-ce que c'est que l'hôtel Pokrov ?

 

— C'est tout près de Pokrov, dans la ruelle… Bon, voilà que j'ai oublié le nom de la ruelle et le numéro. Enfin c'est tout près de Pokrov.

 

— Je trouverai.

 

— Adieu.

 

Et déjà, il était sur l'escalier.

 

— Attendez ! attendez ! cria brusquement Veltchaninov. Vous n'allez pas vous sauver comme cela ?

 

— Comment ! « me sauver » ? fit l'autre, en écarquillant les yeux et en s'arrêtant sur la troisième marche.

 

Pour toute réponse, Veltchaninov referma vivement la porte, donna un tour de clef et poussa le verrou ; puis il rentra dans sa chambre et cracha de dégoût, comme s'il venait de toucher quelque chose de sale. Il resta debout, au milieu de la chambre, immobile, cinq grandes minutes et, tout à coup, sans se déshabiller, il se jeta sur son lit et s'endormit à l'instant même. La bougie oubliée sur la table se consuma jusqu'au bout.

 



IV
LA FEMME, LE MARI ET L'AMANT

 

Veltchaninov dormit lourdement et ne se réveilla qu'à neuf heures et demie. Il se leva alors, s'assit sur son lit et se prit à songer à la mort de « cette femme ».

 

L'impression qu'il avait ressentie à la nouvelle de cette mort avait quelque chose de trouble et de douloureux. Il avait dominé son agitation devant Pavel Pavlovitch ; mais, à présent qu'il était seul, tout ce passé vieux de neuf ans revécut subitement devant lui avec une netteté extrême.

 

Cette femme, Natalia Vassilievna, la femme de « ce Trousotsky », il l'avait aimée, il avait été son amant, lorsque, à propos d'une affaire d'héritage, il avait séjourné toute une année à T…, bien que le règlement de son affaire ne réclamât pas un séjour aussi long. La véritable cause avait été cette liaison. Cette liaison et cette passion l'avaient possédé si entièrement qu'il avait été comme asservi par Natalia Vassilievna et qu'il aurait fait sans hésiter la chose la plus folle et la plus insensée pour satisfaire le moindre caprice de cette femme. Jamais, ni avant, ni depuis, pareille aventure ne lui était arrivée. Vers la fin de l'année, quand la séparation fut inévitable, Veltchaninov, à l'approche de la date fatale, s'était senti désespéré, bien que cette séparation dût être de courte durée : il avait perdu la tête au point de proposer à Natalia Vassilievna de l'enlever, de l'emmener pour toujours à l'étranger. Il fallut toute la résistance tenace et railleuse de cette femme qui d'abord, par ennui ou par plaisanterie, avait paru trouver le projet séduisant, pour l'obliger à partir seul. Et puis ? Moins de deux mois après la séparation, Veltchaninov, à Pétersbourg, en était à se poser cette question, à laquelle il ne trouvait pas de réponse : avait-il aimé véritablement cette femme, ou avait-il été dupe d'une illusion ? Et ce n'était ni par légèreté, ni parce qu'il commençait une nouvelle passion qu'il se posait cette question : ces deux premiers mois qui suivirent son retour à Pétersbourg, il resta sous le coup d'une sorte de stupeur qui l'empêchait de remarquer aucune femme, quoiqu'il eût repris sa vie mondaine et qu'il eût l'occasion d'en voir beaucoup. Et il savait bien, en dépit de toutes les questions qu'il se posait, que, s'il venait à retourner à T…, il retomberait immédiatement sous le charme dominateur de celle-ci. Cinq ans plus tard, il en était encore convaincu comme au premier jour, mais cette constatation ne lui donnait plus que de l'humeur, et il ne se rappelait plus cette femme qu'avec antipathie. Il était honteux de cette année passée à T… Il ne pouvait comprendre comment il avait pu être si « stupidement » amoureux, lui, Veltchaninov ! Tous ses souvenirs de cette passion ne lui donnaient plus que du dégoût : il rougissait de honte jusqu'à en pleurer. Peu à peu, cependant, il retrouva une certaine quiétude ; il tâchait d'oublier et il y avait presque réussi. Et voici que soudain, après neuf ans, tout cela ressuscitait d'une manière étrange devant lui, à la nouvelle de la mort de Natalia Vassilievna.

 

Maintenant, assis sur son lit, hanté d'idées sombres qui se pressaient en désordre dans sa tête, il ne sentait, il ne voyait distinctement qu'une chose : c'est que, malgré la secousse que lui avait donnée la nouvelle, il se sentait parfaitement calme à l'idée de la savoir morte : « N'ai-je donc pour elle plus même un regret ? » se demanda-t-il. La vérité, c'est que tout ce qu'il avait naguère eu contre elle d'antipathie venait de s'effacer, et qu'il pouvait, à cette heure, la juger sans parti pris. L'opinion qu'il s'était faite d'elle, au cours des neuf années de séparation, c'est que Natalia Vassilievna était le type de la provinciale, de la femme de la » bonne société » de province, et que peut-être il était le seul qui se fût monté la tête sur son compte. Au reste, il s'était toujours douté que cette opinion pouvait être erronée, et il le sentait à présent. Les faits se contredisaient évidemment : ce Bagaoutov avait été, lui aussi, durant plusieurs années, lié avec elle, et il était clair que, lui aussi, il avait été « subjugué ». Bagaoutov était véritablement un jeune homme du meilleur monde de Pétersbourg, « un être nul comme pas un », disait Veltchaninov, et qui ne pouvait évidemment faire son chemin qu'à Pétersbourg. Et cet homme avait sacrifié Pétersbourg, c'est-à-dire tout son avenir, et était resté cinq ans à T…, uniquement pour cette femme ! Il avait fini par revenir à Pétersbourg, mais il était bien possible que ce fût uniquement parce qu'on l'avait envoyé promener, « comme une vieille savate usée ». Il fallait donc bien qu'il y eût dans cette femme quelque chose d'extraordinaire, le don de captiver, d'asservir et de dominer !

 

Pourtant il lui semblait bien qu'elle n'avait pas ce qu'il faut pour captiver et asservir : « Voyons ! elle était loin d'être belle ; je ne sais même pas si elle n'était pas tout simplement laide. » Quand Veltchaninov la rencontra, elle avait déjà vingt-huit ans. Sa figure n'était pas jolie, elle s'animait parfois agréablement, mais ses yeux étaient vraiment laids ; elle avait le regard excessivement dur. Elle était très maigre. Son instruction était très médiocre ; elle avait l'esprit assez ferme et pénétrant, mais étroit. Ses manières étaient celles d'une mondaine de province ; avec cela, il faut le dire, beaucoup de tact ; elle avait le goût excellent ; surtout, elle s'habillait dans la perfection. Son caractère était décidé et dominateur ; impossible de s'entendre avec elle à moitié : « tout ou rien ». Elle avait, dans les affaires difficiles, une fermeté et une énergie surprenantes. Elle avait l'âme généreuse, et en même temps elle était injuste sans limites. Il n'était pas possible de discuter avec elle : pour elle, deux fois deux ne signifiait rien. Jamais, en aucun cas, elle n'eût reconnu son injustice ou ses torts. Les infidélités sans nombre qu'elle faisait à son mari ne lui pesèrent jamais sur la conscience. Elle était parfaitement fidèle à son amant, mais seulement tant qu'il ne l'ennuyait pas. Elle aimait à faire souffrir ses amants, mais elle aimait aussi à les dédommager. Elle était passionnée, cruelle et sensible.

 

Elle haïssait la dépravation chez les autres, elle la jugeait avec une dureté impitoyable, et elle était elle-même dépravée. Il eut été absolument impossible de l'amener à se rendre compte de sa propre dépravation. « C'est très sincèrement qu'elle l'ignore, jugeait déjà Veltchaninov lorsqu'il était encore à T… C'est une de ces femmes, pensait-il, qui sont nées pour être infidèles. Il n'y a pas de risque que les femmes de cette espèce tombent tant qu'elles sont filles : c'est la loi de leur nature qu'elles attendent pour cela d'être mariées. Le mari est leur premier amant, mais jamais avant la noce. Il n'y a pas plus adroit qu'elles pour se marier. Naturellement, c'est toujours le mari qui est responsable du premier amant. Et cela continue ainsi, avec la même sincérité : jusqu'au bout elles sont persuadées qu'elles sont parfaitement honnêtes, parfaitement innocentes. »

 

Veltchaninov était convaincu qu'il existe des femmes de ce genre ; et il était également convaincu qu'il existe un type de maris correspondant à ce type de femmes, et n'ayant d'autre raison d'être que d'y correspondre. Pour lui, l'essence des maris de ce genre consiste à être pour ainsi parler « d'éternels maris » ou, pour mieux dire, à être toute leur vie uniquement des maris, et rien de plus. « L'homme de cette espèce vient au monde et grandit uniquement pour se marier, et, sitôt marié, devient immédiatement quelque chose de complémentaire de sa femme, quand bien même il aurait un caractère personnel et résistant. La marque distinctive d'un tel mari, c'est l'ornement que l'on sait. Il lui est aussi impossible de n'en pas porter qu'au soleil de ne pas luire : et non seulement il lui est interdit de jamais en rien savoir, mais encore il lui est interdit de connaître jamais les lois de sa nature. » Veltchaninov croyait fermement à l'existence de ces deux types, et Pavel Pavlovitch Trousotsky, à T…, représentait exactement à ses yeux l'un de ces types. Le Pavel Pavlovitch qui venait de le quitter n'était naturellement plus celui qu'il avait connu à T… Il l'avait trouvé prodigieusement changé, mais il savait bien qu'il ne pouvait pas ne pas avoir changé, et que c'était là la chose la plus naturelle du monde : le vrai M. Trousotsky, celui qu'il avait connu, ne pouvait avoir sa réalité complète que tant que vivrait sa femme ; ce qui restait à présent c'était une partie de ce tout, et rien de plus, quelque chose qui était lâché à l'aventure, quelque chose de surprenant et qui ne ressemblait à rien.

 

Quant à ce qu'avait été le vrai Pavel Pavlovitch, celui de T…, voici le souvenir qu'en avait gardé Veltchaninov, et qui lui revint à l'esprit :

 

« Exactement parlant, le Pavel Pavlovitch de T… était mari, et rien de plus. » Ainsi, par exemple, s'il était en même temps fonctionnaire, c'était uniquement parce qu'il fallait qu'il s'acquittât d'une des parties essentielles du rôle de mari : il avait pris rang dans la hiérarchie des fonctionnaires pour assurer à sa femme sa situation dans le monde de T…, tout en étant, par lui-même, un fonctionnaire très zélé. Il avait alors trente-cinq ans ; il avait une certaine fortune, même assez considérable. Il ne montrait pas, dans son service, une capacité bien remarquable, ni d'ailleurs, une incapacité bien remarquable. Il était reçu chez tout ce qu'il y avait de mieux dans le gouvernement et il avait très bon air. Tout le monde à T… était plein d'égards pour Natalia Vassilievna ; elle n'en faisait que le cas qu'il fallait, recevant tous les hommages comme choses dues ; elle s'entendait parfaitement à recevoir, et elle avait si bien dressé Pavel Pavlovitch qu'il égalait en distinction de manières les sommités du gouvernement. « Peut-être bien, pensait Veltchaninov, qu'il avait de l'esprit ; mais comme Natalia Vassilievna n'aimait guère qu'il parlât beaucoup, il n'avait guère l'occasion de le montrer. Peut-être bien qu'il avait, de naissance, des qualités et des défauts ; mais ces qualités étaient sous le boisseau, et ses défauts étaient à peu près étouffés sitôt qu'ils perçaient. » Par exemple, Veltchaninov se souvenait que Trousotsky était naturellement porté à railler le voisin : il se le voyait interdire formellement. Il aimait parfois à conter quelque histoire : il ne lui était permis de conter que des choses très insignifiantes et très brièvement. Il aimait à sortir, à aller au cercle, à boire avec des amis ; l'envie de le faire lui fut bien vite ôtée. Et le merveilleux, c'est qu'avec tout cela on ne pouvait pas dire que ce mari fût sous la pantoufle de sa femme. Natalia Vassilievna avait toutes les apparences de la femme parfaitement obéissante, et peut-être elle-même était-elle convaincue de son obéissance. Peut-être Pavel Pavlovitch aimait-il Natalia Vassilievna jusqu'à l'entière abnégation de soi ; mais il était impossible d'en rien savoir, vu la manière dont elle avait organisé leur vie.

 

Durant son année de séjour à T…, Veltchaninov, plus d'une fois, s'était demandé si ce mari n'avait rien remarqué de leur liaison. Il avait même interrogé à cet égard, très sérieusement, Natalia Vassilievna, qui, chaque fois, s'était mise en colère, et invariablement avait répondu qu'un mari ne sait rien de ces choses, et ne peut jamais rien en savoir, et que « tout cela ne le regarde en aucune façon ». Autre détail curieux : jamais elle ne se moquait de Pavel Pavlovitch ; elle ne le trouvait ni laid ni ridicule, elle l'aurait même résolument défendu si quelqu'un s'était permis quelque impolitesse à son égard. N'ayant pas eu d'enfants, elle avait dû se consacrer exclusivement à la vie mondaine ; mais elle aimait son intérieur. Les plaisirs mondains ne l'absorbèrent jamais complètement, et elle aimait les occupations du ménage, le travail à la maison. Pavel Pavlovitch rappelait tout à l'heure leurs soirées de lectures communes ; c'était vrai : Veltchaninov lisait, Pavel Pavlovitch lisait aussi, et même lisait très bien à haute voix, au grand étonnement de Veltchaninov. Natalia Vassilievna, pendant ce temps-là, brodait et écoutait tranquillement. On lisait des romans de Dickens, quelque article d'une revue russe, parfois quelque chose de « sérieux ». Natalia Vassilievna appréciait fort la culture de Veltchaninov, mais en silence, comme une chose accordée, dont il n'y avait plus lieu de parler : en général, les livres et la science la laissaient indifférente, comme une chose utile, mais qui lui était étrangère : Pavel Pavlovitch y mettait parfois de l'ardeur.

Cette liaison se rompit subitement, au moment où la passion de Veltchaninov, qui n'avait fait que grandir, lui ôtait presque l'esprit. On le chassa, tout simplement, tout d'un coup, et cela fut arrangé si bien qu'il partit sans se rendre compte qu'on l'avait rejeté « comme une vieille savate usée ». Un mois et demi avant son départ, était arrivé à T… un jeune officier d'artillerie, qui sortait à peine de l'École. Il fut reçu chez les Trousotsky : au lieu de trois, on fut quatre. Natalia Vassilievna accueillit le jeune homme avec beaucoup de bienveillance, mais le traita comme un enfant. Veltchaninov ne se douta de rien ; même il ne comprit pas, le jour où on lui signifia que la séparation était devenue nécessaire. Parmi les cent raisons au moyen desquelles Natalia Vassilievna lui démontra qu'il devait partir, absolument, immédiatement, il y avait celle-ci : qu'elle était enceinte, qu'il fallait donc qu'il disparût tout de suite, ne fût-ce que pour trois ou quatre mois, afin que dans neuf mois il fût plus difficile à son mari de faire le compte, s'il lui venait un soupçon. C'était quelque peu tiré par les cheveux. Veltchaninov la supplia ardemment de fuir avec lui à Paris ou en Amérique, puis partit seul pour Pétersbourg, « sans le moindre soupçon » : il croyait s'en aller pour trois mois tout au plus ; autrement, aucun argument ne l'eût décidé à s'en aller, à aucun prix. Deux mois plus tard, il recevait à Pétersbourg une lettre où Natalia Vassilievna le priait de ne plus revenir, parce qu'elle en aimait un autre ; quant à la grossesse, elle s'était trompée. Cette derrière explication était superflue ; il voyait clair à présent : il se rappela le jeune officier. Ce fut fini, pour toujours. Quelques années plus tard, il apprit que Bagaoutov était allé à T… et y avait séjourné cinq ans entiers. Il se dit, pour s'expliquer la durée de cette liaison, que Natalia Vassilievna devait avoir vieilli fortement, et en était devenue plus fidèle.

 

Il resta là, assis sur son lit, près d'une heure ; enfin il revint à lui, sonna Mavra, demanda son café, le but vivement, s'habilla, et, juste à onze heures, il se mit à la recherche de l'hôtel Pokrov. Il lui était venu quelques scrupules au sujet de toute son entrevue avec Pavel Pavlovitch, et il fallait qu'il les éclairât.

 

Toute la fantasmagorie de la nuit, il se l'expliquait par le hasard, par l'ivresse manifeste de Pavel Pavlovitch, peut-être par autre chose encore, mais ce qu'au fond de lui-même il n'arrivait pas à comprendre, c'est pourquoi il s'en allait à présent renouer des relations avec le mari de jadis, alors que tout était bien fini entre eux. Quelque chose l'attirait : il avait ressenti une impression toute particulière, et de cette impression il se dégageait quelque chose qui l'attirait.

 



V
LISA

 

Pavel Pavlovitch n'avait pas du tout songé à « se sauver », et Dieu sait pourquoi Veltchaninov lui avait fait cette question : probablement parce qu'il avait lui-même perdu la tête. À la première demande qu'il fit dans une petite boutique de Pokrov, on lui indiqua l'hôtel, à deux pas, dans une ruelle. À l'hôtel, on lui dit que M. Trousotsky occupait un appartement meublé chez Maria Sysoevna, dans le pavillon, au fond de la cour. Tandis qu'il montait l'escalier de pierre, étroit et malpropre, du pavillon, jusqu'au second étage, il entendit des pleurs. C'étaient des pleurs d'enfant, d'un enfant de sept à huit ans ; la voix était plaintive. On entendait des sanglots étouffés qui éclataient, et, en même temps, des bruits de pas, des cris qu'on cherchait à assourdir, sans y réussir, et la voix rauque d'un homme. L'homme s'efforçait, semblait-il, de calmer l'enfant, faisait tout pour qu'on ne l'entendît pas pleurer, mais faisait lui-même plus de bruit que lui ; ses éclats de voix étaient rudes, l'enfant paraissait demander grâce. Veltchaninov s'engagea dans un étroit couloir sur lequel s'ouvraient deux portes de chaque côté ; il rencontra une femme très grande, très grosse, en toilette négligée, et il lui demanda Pavel Pavlovitch. Elle indiqua du doigt la porte d'où venaient les sanglots. La figure large et rougeaude de cette femme de quarante ans exprimait l'indignation.

 

— Cela l'amuse ! grommela-t-elle, en se dirigeant vers l'escalier.

 

Veltchaninov allait frapper à la porte, mais il se ravisa, ouvrit et entra. La chambre était petite, encombrée de meubles simples, en bois peint ; Pavel Pavlovitch était debout, au milieu, vêtu à demi, sans gilet, sans veste, la figure rouge et bouleversée ; au moyen de cris, de gestes, de coups, peut-être même, sembla-t-il à Veltchaninov, il cherchait à calmer une fillette de huit ans, habillée pauvrement, mais en demoiselle, d'une robe courte de laine noire. L'enfant paraissait être en pleine crise nerveuse, sanglotait convulsivement, tordait ses mains vers Pavel Pavlovitch comme si elle voulait l'embrasser, le supplier, l'attendrir. En un clin d'œil, la scène changea : à la vue de l'étranger, la petite jeta un cri et se sauva dans une chambrette attenante ; Pavel Pavlovitch, soudain calmé, s'épanouit tout entier dans un sourire, — exactement celui qu'il avait eu, la nuit précédente, lorsque brusquement Veltchaninov lui avait ouvert sa porte.

 

— Alexis Ivanovitch ! s'écria-t-il, sur le ton de la plus profonde surprise. Mais comment aurais-je pu m'attendre ?… Mais entrez donc, je vous en prie. Ici, sur le divan… ou plutôt non, ici, dans le fauteuil… Mais comme je suis !…

 

Et il s'empressa de passer sa veste, en oubliant de mettre son gilet.

 

— Mais non, pas de cérémonie ; restez donc comme vous êtes.

 

Et Veltchaninov s'assit sur une chaise.

 

— Mais non, mais non, laissez-moi donc faire… Allons, comme cela je suis un peu plus présentable. Mais pourquoi vous mettez-vous là, dans ce coin ? Tenez ! dans le fauteuil, ici, près de la table… Je ne m'attendais pas…

 

Il s'assit sur une chaise de paille, tout près de Veltchaninov, pour le voir bien en face.

 

— Pourquoi ne m'attendiez-vous pas ? Ne vous avais-je pas dit positivement, cette nuit, que je viendrais à cette heure-ci ?

 

— Oui, mais je croyais que vous ne viendriez pas. Et puis, au réveil, plus je me rappelais tout ce qui s'était passé, plus je désespérais de vous revoir jamais.

 

Veltchaninov jeta un coup d'œil autour de lui. La chambre était dans un complet désordre, le lit défait, des vêtements jetés au hasard, sur la table, des verres où l'on avait bu du café, des miettes de pain, une bouteille de champagne débouchée, encore à moitié pleine, un verre à côté. Il jeta un regard vers la chambrette voisine : tout y était silencieux. La petite s'était tue, ne bougeait pas.

 

— Comment, vous en êtes là, maintenant ? fit Veltchaninov en montrant le champagne.

 

— Oh ! je n'ai pas tout bu…, murmura Pavel Pavlovitch tout confus.

 

— Allons, vous êtes bien changé !

 

— Oui, une bien mauvaise habitude ! Je vous assure, c'est depuis ce moment-là… Je ne mens pas… Je ne puis pas me retenir… Mais soyez tranquille, Alexis Ivanovitch, je ne suis pas ivre en ce moment, et je ne dirai pas de bêtises, comme cette nuit, chez vous… Je vous jure, tout cela, c'est depuis ce moment-là !… Ah ! si quelqu'un m'avait dit, il y a seulement six mois, que je changerais, et m'avait montré, dans un miroir, celui que je suis maintenant, je ne l'aurais pas cru, certes !