ROBIN HOOD LE PROSCRIT

Alexandre Dumas

Publication en 1873

 

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Table des matières

I

Aux premières heures d'une belle matinée du mois d'août, Robin Hood, le cœur en joie et la chanson aux lèvres, se promenait solitairement dans un étroit sentier de la forêt de Sherwood.

Tout à coup, une voix forte et dont les intonations capricieuses témoignaient d'une grande ignorance des règles musicales, se mit à répéter l'amoureuse ballade chantée par Robin Hood.

— Par Notre Dame ! murmura le jeune homme, en prêtant une oreille attentive au chant de l'inconnu, voilà un fait qui me paraît étrange. Les paroles que je viens d'entendre chanter sont de ma composition, datent de mon enfance, et je ne les ai apprises à personne.

Tout en faisant cette réflexion, Robin se glissait derrière le tronc d'un arbre, afin d'y attendre le passage du voyageur.

Celui-ci se montra bientôt. Arrivé en face du chêne au pied duquel Robin s'était assis, il plongea ses regards dans la profondeur des bois.

— Ah ! ah ! dit l'inconnu en apercevant à travers le fourré un magnifique troupeau de daims, voici d'anciennes connaissances ; voyons un peu si j'ai encore l'œil juste et la main prompte. Par saint Paul ! je vais me donner le plaisir d'envoyer une flèche au vigoureux gaillard qui chemine si lentement.

Cela dit, l'étranger prit une flèche dans son carquois, l'ajusta à son arc, visa le daim et le frappa de mort.

— Bravo ! cria une voix rieuse ; ce coup est d'une adresse remarquable. L'étranger, saisi de surprise, s'était brusquement retourné.

— Vous trouvez, messire ? dit-il en examinant Robin de la tête aux pieds.

— Oui, vous êtes fort adroit.

— Vraiment, ajouta l'inconnu d'un ton dédaigneux.

— Sans doute, et surtout pour un homme qui n'est pas habitué à tirer le daim.

— Comment savez-vous que je manque d'habitude dans ce genre d'exercice ?

— Par la manière dont vous tenez votre arc. Je parie tout ce que vous voudrez, sir étranger, que vous êtes plus habile à renverser un homme sur le champ de bataille qu'à étendre un daim dans le fourré.

— Très bien répondu, s'écria l'étranger en riant. Est-il permis de demander son nom à un homme qui a le regard assez pénétrant pour juger sur un simple coup la différence qui existe entre la manière de faire d'un soldat et celle d'un forestier ?

— Mon nom est de peu d'importance dans la question qui nous occupe, sir étranger ; mais je puis vous dire mes qualités. Je suis un des premiers gardes de cette forêt, et je n'ai pas l'intention de laisser mes daims exposés sans défense aux attaques de ceux qui, pour essayer leur adresse, s'avisent de les tirer.

— Je me soucie fort peu de vos intentions, mon joli garde ; repartit l'inconnu d'un ton délibéré, et je vous mets au défi de m'empêcher d'envoyer mes flèches où bon me semblera ; je tuerai des daims, je tuerai des faons, je tuerai tout ce que je voudrai.

— Cela vous sera facile si je ne m'y oppose, parce que vous êtes un excellent archer, répondit Robin. Aussi vais-je vous faire une proposition. Écoutez-moi : je suis le chef d'une troupe d'hommes résolus, intelligents et fort habiles dans tous les exercices qu'embrasse leur métier. Vous me paraissez un brave garçon ; si votre cœur est honnête, si vous avez l'esprit tranquille et conciliant, je serai heureux de vous enrôler dans ma bande. Une fois engagé avec nous, il vous sera permis de chasser ; mais si vous refusez de faire partie de notre association, je vous invite à sortir de la forêt.

— En vérité, monsieur le garde, vous parlez d'un ton tout à fait superbe. Eh bien ! écoutez-moi à votre tour. Si vous ne vous hâtez pas de me tourner les talons, je vous donnerai un conseil qui, sans grandes phrases, vous apprendra à mesurer vos paroles ; ce conseil, bel oiseau, est une volée de coups de bâton très lestement appliquée.

— Toi, me frapper ! s'écria Robin d'un ton dédaigneux.

— Oui, moi.

— Mon garçon, reprit Robin, je ne veux point me mettre en colère, car tu t'en trouverais fort mal ; mais si tu n'obéis pas sur-le-champ à l'ordre que je te donne de quitter la forêt, tu seras d'abord vigoureusement châtié ; puis après, nous essaierons la mesure de ton cou et la force de ton corps à la plus haute branche d'un arbre de cette forêt.

L'étranger se mit à rire.

— Me battre et me faire pendre, dit-il, voilà qui serait curieux si ce n'était impossible. Voyons, mets-toi à l'œuvre, j'attends.

— Je ne me donne pas la peine de bâtonner de mes propres mains tous les fanfarons que je rencontre, mon cher ami, repartit Robin ; j'ai des hommes pour remplir en mon nom cet utile office. Je vais les appeler et tu t'expliqueras avec eux.

Robin Hood porta un cor à ses lèvres, et il allait sonner un vigoureux appel lorsque l'étranger, qui avait rapidement ajusté une flèche à son arc, cria avec violence :

— Arrêtez, ou je vous tue !

Robin laissa tomber son cor, saisit son arc, et, bondissant vers l'étranger avec une légèreté inouïe, il s'écria :

— Insensé ! Tu ne vois donc pas avec quelle force tu veux entrer en lutte ? Avant d'être atteint, je t'aurais déjà frappé, et la mort que tu enverrais vers moi te toucherait seul. Montre-toi raisonnable ; nous sommes étrangers l'un à l'autre, et sans cause sérieuse nous nous traitons en ennemis. L'arc est une arme sanguinaire ; remets ta flèche au carquois, et, puisque tu désires jouer du bâton, va pour le bâton ! j'accepte le combat.

— Va pour le bâton ! répéta l'étranger, et que celui qui aura l'adresse de frapper à la tête soit non seulement vainqueur, mais libre de disposer du sort de son adversaire.

— Soit, répondit Robin ; fais attention aux conséquences de l'arrangement que tu proposes : si je te fais crier merci, j'aurai le droit de t'enrôler dans ma bande ?

— Oui.

— Très bien, et que le plus habile remporte la victoire.

— Amen ! dit l'étranger.

La lutte d'adresse commença. Les coups, libéralement donnés des deux parts, accablèrent bientôt l'étranger, qui ne put réussir à toucher Robin une seule fois. Irrité et haletant, le pauvre garçon jeta son arme.

— Arrêtez, dit-il, je suis moulu de fatigue.

— Vous vous avouez vaincu ? demanda Robin.

— Non, mais je reconnais que vous êtes d'une force très supérieure à la mienne ; vous avez l'habitude de manier le bâton, cela vous donne un avantage trop grand, il faut autant que possible égaliser la partie. Savez-vous tirer l'épée ?

— Oui, répondit Robin.

— Voulez-vous continuer le combat avec cette arme ?

— Certainement. Ils mirent l'épée à la main. Adroits tireurs l'un et l'autre, ils se battirent pendant un quart d'heure sans parvenir à se blesser.

— Arrêtez ! cria tout à coup Robin.

— Vous êtes fatigué ? demanda l'étranger avec un sourire de triomphe.

— Oui, répondit franchement Robin ; puis je trouve qu'un combat à l'épée est une chose fort peu agréable ; parlez-moi du bâton : ses coups, moins dangereux, offrent quelque intérêt ; l'épée a quelque chose de rude et de cruel. Ma fatigue, toute réelle qu'elle soit, ajouta Robin en examinant le visage de l'inconnu, dont la tête était couverte d'un bonnet qui lui cachait une partie du front, n'est pas tout à fait la cause qui m'a fait demander une suspension d'armes. Depuis que je me trouve en face de toi, il m'est venu à l'esprit des souvenirs d'enfance, le regard de tes grands yeux bleus ne m'est pas inconnu. Ta voix me rappelle la voix d'un ami, mon cœur se sent pris pour toi d'un entraînement irrésistible ; dis-moi ton nom ; si tu es celui que j'aime et que j'attends avec toute l'impatience de la plus tendre amitié, sois mille fois le bienvenu. Si tu es un étranger, n'importe, tu seras encore heureusement arrivé. Je t'aimerai pour toi et pour les chers souvenirs que ta vue me rappelle.

— Vous me parlez avec une bonté qui me charme, sir forestier, répondit l'inconnu ; mais, à mon grand regret, je ne puis satisfaire à votre honnête demande. Je ne suis pas libre ; mon nom est un secret que la prudence me conseille de garder avec soin.

— Vous n'avez rien à craindre de moi, reprit Robin ; je suis ce que les hommes appellent un proscrit. Du reste, je me sais incapable de trahir la confiance d'un cœur qui s'est reposé sur la discrétion du mien, et je méprise la bassesse de celui qui ose révéler même un secret involontairement surpris. Dites-moi votre nom ? — L'étranger hésita un instant encore. — Je serai un ami pour vous, ajouta Robin d'un air franc.

— J'accepte, répondit l'inconnu. Je m'appelle William Gamwell. Robert jeta un cri.

— Will ! Will ! le gentil Will Écarlate !

— Oui.

— Et moi, je suis Robin Hood.

— Robin ! s'écria le jeune homme en tombant dans les bras de son ami ; ah ! quel bonheur !

Les deux jeunes gens s'embrassèrent avec transport ; puis, les regards animés par une indicible joie, ils s'examinèrent l'un l'autre avec un sentiment de touchante surprise.

— Et moi qui t'ai menacé ! disait Will.

— Et moi qui ne t'ai pas reconnu ! ajoutait Robin.

— J'ai voulu te tuer ! s'écriait Will.

— Jet'ai battu ! continuait Robin en éclatant de rire.

— Bah ! je n'y pense pas. Donne-moi vite des nouvelles de… Maude.

— Maude se porte très bien.

— Est-elle ?…

— Toujours une charmante fille, qui t'aime, Will, qui n'aime que toi au monde ; elle t'a gardé son cœur, elle te donnera sa main. Elle a pleuré sur ton absence, la chère créature ; tu as bien souffert, mon pauvre Will ; mais tu seras heureux si tu aimes encore la bonne et jolie Maude.

— Si je l'aime ! comment peux-tu me demander cela, Robin ? Ah ! oui, je l'aime, et que Dieu la bénisse de ne m'avoir point oublié ! Je n'ai jamais cessé un seul instant de penser à elle, son image chérie accompagnait mon cœur et lui donnait des forces : elle était le courage du soldat sur le champ de bataille, la consolation du prisonnier dans le sombre cachot de la prison d'État. Maude, cher Robin, a été ma pensée, mon rêve, mon espoir, mon avenir. Grâce à elle j'ai eu l'énergie de supporter les plus cruelles privations, les plus douloureuses fatigues. Dieu avait mis dans mon cœur une inaltérable confiance en l'avenir ; j'étais certain de revoir Maude, de devenir son mari et de passer auprès d'elle les dernières années de mon existence.

— Ce patient espoir est à la veille de se réaliser, cher Will, dit Robin.

— Oui, je l'espère, ou pour mieux dire, j'en ai la douce certitude. Afin de te prouver, ami Robin, combien je pensais à cette chère enfant, je vais te raconter un rêve que j'ai fait en Normandie ; ce rêve est encore présent à ma pensée, et cependant il date de près d'un mois. J'étais au fond d'une prison, les bras liés, le corps entouré de chaînes, et je voyais Maude à quelques pas de moi, pâle comme une morte et couverte de sang. La pauvre fille tendait vers moi des mains suppliantes, et sa bouche, aux lèvres ternies, murmurait des paroles plaintives dont je ne comprenais pas le sens, mais je voyais qu'elle souffrait horriblement et m'appelait à son secours. Comme je viens de te le dire, j'étais enchaîné, je me roulais par terre, et, dans mon impuissance, je mordais les liens de fer qui comprimaient mes bras ; en un mot, je tentais des efforts surhumains pour me traîner jusqu'à Maude. Tout à coup les chaînes qui m'enlaçaient se détendirent doucement, puis elles tombèrent. Je bondis sur mes pieds et je courus à Maude ; je pris sur mon cœur la pauvre fille ensanglantée, je couvris de baisers ardents ses joues d'une pâleur blafarde, et peu à peu, le sang, arrêté dans sa course, se mit à circuler avec lenteur d'abord, puis ensuite avec une régularité naturelle. Les lèvres de Maude se colorèrent ; elle ouvrit ses grands yeux noirs, et enveloppa mon visage d'un regard à la fois si reconnaissant et si tendre que je me sentis ému jusqu'au fond des entrailles ; mon cœur bondit, et je laissai échapper de ma poitrine en feu un sourd gémissement. Je souffrais et à la fois je me trouvais bien heureux. Le réveil suivit de près cette poignante émotion. Je sautai à bas de mon lit avec la ferme résolution de rentrer en Angleterre. Je voulais revoir Maude, Maude qui devait être malheureuse, Maude qui devait avoir besoin de mon secours. Je me rendis sur-le-champ auprès de mon capitaine ; cet homme avait été l'intendant de mon père, et je me croyais en droit d'attendre de lui une efficace protection. Je lui exposai, non la cause du désir que j'avais de rentrer en Angleterre, il aurait ri de mon inquiétude, mais ce désir seulement. Il refusa d'un ton fort dur de m'accorder un congé ; ce premier échec ne me rebuta pas : j'étais pour ainsi dire possédé de la rage de revoir Maude, je suppliai cet homme, auquel j'avais autrefois donné des ordres, je le conjurai de m'accorder ma demande. Vous allez me prendre en pitié, Robin, ajouta Will la rougeur au front ; n'importe, je veux tout vous dire. Je me jetai à deux genoux devant lui ; ma faiblesse le fit sourire, et d'un coup de pied il me renversa en arrière. Alors, Robin, je me relevai ; j'avais mon épée, je l'arrachai du fourreau, et, sans réflexion, sans hésitation, je tuai ce misérable. Depuis cette époque l'on est à ma poursuite ; a-t-on perdu ma trace ? je l'espère. Voilà pourquoi, cher Robin, vous prenant pour un étranger, je refusais de vous dire mon nom, et béni soit le ciel de m'avoir conduit vers vous ! Maintenant parlons de Maude ; elle habite toujours au hall de Gamwell ?

— Au hall de Gamwell, cher Will ! répéta Robin. Vous ne savez donc rien du passé ?

— Rien. Mais qu'est-il arrivé ? vous me faites peur.

— Rassurez-vous ; le malheur qui a frappé votre famille est en partie réparé, le temps et la résignation ont effacé toutes les traces d'un fait bien douloureux : le château et le village de Gamwell ont été détruits.

— Détruits ! s'écria Will. Bonne sainte Vierge ! et ma mère, Robin, et mon cher père, et mes pauvres sœurs ?

— Tout le monde se porte bien, tranquillisez-vous ; votre famille habite Barnsdale. Plus tard je vous raconterai en détail ce fatal événement ; qu'il vous suffise de savoir pour aujourd'hui que cette cruelle destruction, qui est l'œuvre des Normands, leur a coûté bien cher. Nous avons tué les deux tiers des troupes envoyées par le roi Henri.

— Par le roi Henri ! exclama William. Puis il ajouta avec une certaine hésitation :

— Vous êtes, m'avez-vous dit, Robin, le premier garde de cette forêt, et naturellement aux gages du roi ?

— Pas tout à fait, mon blond cousin, repartit le jeune homme en riant. Ce sont les Normands qui paient ma surveillance, c'est-à-dire ceux qui sont riches, car je n'exige rien des pauvres. Je suis en effet gardien de la forêt, mais pour mon propre compte et pour celui de mes joyeux compagnons. En un mot, William, je suis le seigneur de la forêt de Sherwood, et je soutiendrai mes droits et mes privilèges contre tous les prétendants.

— Je ne vous comprends pas, Robin, dit Will d'un air tout surpris.

— Je vais m'expliquer plus clairement. En disant cela, Robin porta son cor à ses lèvres et en tira trois sons aigus. À peine les profondeurs du bois eurent-elles été traversées par ces notes stridentes que William vit sortir du fourré, de la clairière, à sa droite et à sa gauche, une centaine d'hommes tous également vêtus d'un costume élégant, et dont la couleur verte seyait fort bien à leur martiale figure. Ces hommes, armés de flèches, de boucliers et d'épées courtes, vinrent se ranger en silence autour de leur chef. William ouvrait de grands yeux ébahis et regardait Robin d'un air stupéfait. Le jeune homme s'amusa un instant de la surprise émerveillée que causait à son cousin l'attitude respectueuse des hommes accourus à l'appel du cor ; puis, mettant sa main nerveuse sur l'épaule de Will, il dit en riant :

— Mes garçons, voici un homme qui, dans un combat à l'épée, m'a fait crier merci.

— Lui ! s'écrièrent les hommes en examinant Will avec un visible sentiment de curiosité.

— Oui, il m'a vaincu, et je suis fier de sa victoire, car il possède une main sûre et un brave cœur.

Petit-Jean, qui paraissait moins ravi que ne l'était Robin de l'adresse de William, s'avança au milieu du cercle et dit au jeune homme :

— Étranger, si tu as fait demander grâce au vaillant Robin Hood, tu dois être d'une force supérieure ; mais il ne sera pas dit cependant que tu auras eu la gloire de battre le chef des joyeux hommes de la forêt sans avoir été un peu rossé par son lieutenant. Je suis très fort au bâton, veux-tu en jouer avec moi ? Si tu parviens à me faire crier : Assez ! je te proclamerai la meilleure lame de tout le pays.

— Mon cher Petit-Jean, dit Robin, je te parie un carquois de flèches contre un arc d'if que ce brave garçon sera vainqueur une fois encore.

— J'accepte le double enjeu, mon maître, répondit Jean, et si l'étranger remporte le prix, il pourra être nommé non seulement la meilleure lame, mais encore le plus adroit bâtonniste de la joyeuse Angleterre.

En entendant Robin Hood désigner sous le nom de Petit-Jean le grand jeune homme basané qu'il avait sous les yeux, Will ressentit au cœur une véritable commotion ; néanmoins il n'en laissa rien paraître. Il composa son visage, enfonça jusqu'aux sourcils la toque qui lui couvrait la tête, et, répondant par un sourire aux signaux que lui adressait Robin, il salua gravement son adversaire, et, armé de son bâton, attendit la première attaque.

— Comment, Petit-Jean, s'écria Will au moment où le jeune homme allait commencer le combat, vous voulez vous battre avec Will Écarlate, avec le gentil William, ainsi que vous aviez l'habitude de le nommer ?

— Ô mon Dieu ! exclama Petit-Jean en laissant tomber son bâton. Cette voix ! ce regard !…

Il fit quelques pas, et, tout chancelant, s'appuya sur l'épaule de Robin.

— Eh bien ! cette voix, c'est la mienne, cousin Jean, cria Will en jetant sa toque sur le gazon, regardez-moi.

Les longs cheveux roux du jeune homme roulèrent leurs boucles soyeuses autour de ses joues, et Petit-Jean, après avoir regardé avec une muette extase la rieuse figure de son cousin, s'élança vers lui, l'entoura de ses bras, et lui dit avec une expression d'indicible tendresse :

— Sois le bienvenu dans la joyeuse Angleterre, Will, mon cher Will, sois le bienvenu dans la demeure de tes pères, toi qui, par ton retour, y apportes la joie, le bonheur et le contentement. Demain les habitants de Barnsdale seront en fête, demain ils presseront dans leurs bras celui qu'ils croyaient à jamais perdu. L'heure qui te ramène parmi nous est une heure bénie du ciel, mon bien-aimé Will ; et je suis heureux de… de… te revoir… Il ne faut pas croire, parce que tu vois quelques larmes sur mon visage, que je sois un cœur faible, Will ; non, non, je ne pleure pas, je suis content, très content.

Le pauvre Jean n'en put dire davantage ; ses bras, enlacés autour de Will, se croisèrent convulsivement, et il se prit à pleurer en silence.

William partageait la satisfaction émue de son cousin, et Robin Hood les laissa un instant dans les bras l'un de l'autre.

Cette première émotion calmée, Petit-Jean raconta à Will, le plus brièvement possible, les péripéties de l'affreuse catastrophe qui avait chassé sa famille du hall de Gamwell. Ce récit achevé, Robin et Jean conduisirent Will aux différentes retraites que la bande s'était construites dans le bois, et, sur la demande du jeune homme, il fut enrôlé dans la troupe avec le titre de lieutenant, ce qui le plaçait au même rang que Petit-Jean.

Le lendemain matin, Will témoigna le désir de se rendre à Barnsdale. Ce désir si naturel fut parfaitement compris de Robin, qui se disposa sur-le-champ à accompagner le jeune homme ainsi que Petit-Jean. Depuis l'avant-veille, les frères de Will étaient à Barnsdale, où l'on préparait une fête pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sir Guy. Le retour de William allait faire de cette fête une grande réjouissance.

Après avoir donné des ordres à ses hommes, Robin Hood et ses deux amis prirent le chemin de Mansfeld, où ils devaient trouver des chevaux. La route se fit gaiement. Robin chantait de sa voix juste et harmonieuse ses plus jolies ballades, et Will, ivre de joie, bondissait à ses côtés en répétant à tort et à travers le refrain des chansons. Petit-Jean même hasardait quelquefois une fausse note, et Will riait aux éclats, et Robin partageait l'hilarité de Will. Si un étranger eût aperçu nos amis, bien certainement la pensée lui serait venue qu'il avait sous les yeux les convives rassasiés de quelque hôte généreux, tant il est vrai que l'ivresse du cœur peut ressembler à l'ivresse que donne le vin.

Arrivés à quelque distance de Mansfeld, leur turbulente gaieté fut soudain suspendue. Trois hommes costumés en forestiers s'élancèrent d'un massif et se placèrent, d'un air résolu à leur barrer le passage, sur le chemin qu'ils suivaient.

Robin Hood et ses compagnons s'arrêtèrent un instant, puis le jeune homme examina les étrangers et leur demanda d'un ton impérieux :

— Qui êtes-vous ? et que faites-vous ici ?

— J'allais justement vous adresser les mêmes questions repartit un des trois hommes, robuste gaillard aux épaules carrées, et qui, armé d'un bâton et d'un cimeterre, paraissait fort en état de résister à une attaque.

— En vérité ? répondit Robin. Eh bien ! je suis très heureux de vous avoir épargné cette peine ; car si vous vous étiez permis de me faire une aussi impertinente demande, il est probable que je vous eusse répondu de manière à vous donner un éternel regret de votre audace.

— Vous parlez fièrement, mon garçon, riposta le forestier d'un ton moqueur.

— Moins fièrement que je n'aurais agi si vous aviez eu l'imprudence de me questionner ; je ne réponds pas, moi, j'interroge. Ainsi, je vous le demande une dernière fois, qui êtes-vous, et que faites-vous ici ? On dirait vraiment, à en juger par votre mine altière, que la forêt de Sherwood est votre propriété.

— Dieu merci, mon garçon, tu as une bonne langue. Ah ! tu m'accordes la faveur de me promettre une raclée si je t'adresse à mon tour la question que tu m'as faite. C'est superbe ! Maintenant, jovial étranger, je vais te donner une leçon de courtoisie et répondre à ta demande. Cela fait, je te ferai connaître comment je châtie les sots et les insolents.

— Soit, répondit gaiement Robin ; dis-moi bien vite ton nom et tes qualités, puis ensuite tu me battras si tu le peux, je le veux bien.

— Je suis le gardien de cette partie de la forêt ; mes droits de surveillance s'étendent depuis Mansfeld jusqu'à un large carrefour qui se trouve placé à sept milles d'ici. Ces deux hommes sont mes aides. Je tiens ma commission du roi Henri, et par ses ordres, je protège les daims contre les bandits de votre espèce. Avez-vous compris ?

— Parfaitement ; mais si vous êtes gardien de la forêt, que suis-je moi, ainsi que mes compagnons ? Jusqu'à présent, je m'étais cru le seul homme qui eût des droits à ce titre. Il est vrai que je ne les tiens pas de la bonté du roi Henri, mais bien de ma propre volonté, qui est très puissante ici, parce qu'elle s'appelle le droit du plus fort.

— Toi le maître surveillant de la forêt de Sherwood ? reprit dédaigneusement le forestier ; tu plaisantes ! tu es un coquin, et rien de plus.

— Mon cher ami, reprit vivement Robin, tu cherches à m'en imposer sur ta valeur personnelle ; tu n'es pas le garde dont tu essaies de prendre les titres vis-à-vis de moi. Je connais l'homme auquel ils appartiennent.

— Ah ! ah ! s'écria le garde en riant. Peux-tu me dire son nom ?

— Certainement. Il s'appelle Jean Cokle ; c'est le gros meunier de Mansfeld.

— Je suis son fils, et je porte le nom de Much.

— Toi, Much ? Je ne te crois pas.

— Il dit la vérité, ajouta Petit-Jean ; je le connais de vue. On m'a parlé de lui comme d'un homme habile à manier le bâton.

— On ne t'a pas menti, forestier, et, si tu me connais, je puis en dire autant de toi. Tu as une taille et une figure qu'il est impossible d'oublier.

— Tu sais mon nom ? demanda le jeune homme.

— Oui, maître Jean.

— Moi, je suis Robin Hood, garde Much.

— Je m'en doutais, mon gaillard et je suis enchanté de la rencontre. Une forte récompense est promise à celui qui mettra la main sur tes épaules. Je suis très ambitieux de mon naturel et cette récompense, qui est une grosse somme, ferait parfaitement mon affaire. J'ai aujourd'hui la chance de pouvoir m'emparer de toi, et je ne veux point la laisser échapper.

— Tu auras grandement raison, pourvoyeur de potence, répondit Robin d'un ton de mépris. Allons, habit bas, la main à l'épée ! je suis ton homme.

— Arrêtez ! cria Petit-Jean. Much est plus expert à manier le bâton qu'à tirer l'épée ; battons-nous trois contre trois. Je prends Much ; Robin et toi, William, prenez les autres, la partie sera plus égale.

— J'accepte, répondit le garde, car il ne sera pas dit que Much, le fils du meunier de Mansfeld, ait fui devant Hood et ses joyeux hommes.

— Bien répondu ! cria Robin. Allons, Petit-Jean, prenez Much, puisque vous le désirez pour adversaire ; quant à moi, je prends ce robuste gaillard. Es-tu content de te battre avec moi ? demanda Robin à l'homme que le hasard lui avait donné pour partenaire.

— Très content, brave proscrit.

— Alors, commençons, et que la sainte mère de Dieu accorde la victoire à ceux qui méritent son appui !

— Amen ! dit Petit-Jean. La Vierge sainte n'abandonne jamais le faible à l'heure du besoin.

— Elle n'abandonne personne, dit Much.

— Personne, dit Robin en faisant le signe de la croix.

Les préparatifs du combat joyeusement terminés, Petit-Jean cria d'une voix forte :

— Commençons.

— Commençons, répétèrent Will et Robin.

Une vieille ballade, qui a consacré le souvenir de ce mémorable combat, le raconte ainsi :

C'était pendant une belle journée du beau milieu de l'été

Qu'ils se mirent à l'œuvre courageux et fermes.

Ils se battirent depuis huit heures du matin jusqu'à midi ;

Ils se battirent sans faillir et sans s'arrêter.

Robin, Will et Petit-Jean combattirent avec vaillance ;

Ils ne donnèrent point à leurs adversaires la possibilité de les blesser.

— Petit-Jean, dit Much tout haletant et après avoir demandé quartier, je connaissais depuis longtemps ta vaillante adresse, et je désirais entrer en lutte avec toi. Mon désir est accompli, tu m'as vaincu, et ton triomphe me donne une leçon de modestie qui me sera salutaire. Je me croyais un bon jouteur, et tu viens de m'apprendre que je n'étais qu'un sot.

— Tu es un excellent jouteur, ami Much, répondit Petit-Jean en serrant la main que lui tendait le garde, et tu mérites ta réputation de bravoure.

— Je te remercie du compliment, forestier, repartit Much ; mais je le crois plus poli que sincère. Tu supposes peut-être que ma vanité souffre d'une défaite inattendue ? détrompe-toi ; je ne suis point mortifié d'avoir été battu par un homme de ta valeur.

— Bravement dit, vaillant fils de meunier ! cria gaiement Robin. Tu donnes la preuve que tu possèdes la plus enviable des richesses, un bon cœur et une âme saxonne. Il n'y a qu'un honnête homme qui puisse accepter gaiement et sans la moindre rancune un échec blessant pour son amour-propre. Donne-moi ta main, Much, et pardonne-moi le nom dont je t'ai qualifié lorsque tu m'as fait le confident de ton ambitieuse convoitise. Je ne te connaissais pas, et mon mépris était adressé, non à ta personne, mais seulement à tes paroles. Veux-tu accepter un verre de vin du Rhin ? nous le boirons à notre heureuse rencontre et à notre future amitié.

— Voici ma main, Robin Hood, je te l'offre de bon cœur. J'ai entendu parler de toi avec éloge. Je sais que tu es un noble proscrit, et que tu étends sur les pauvres une généreuse protection. Tu es aimé même de ceux qui devraient te haïr, des Normands tes ennemis. Ils parlent de toi avec estime, et je n'ai jamais entendu personne porter contre tes actes un blâme sérieux. On t'a dépouillé de tes biens, on t'a banni ; tu dois être cher aux honnêtes gens, parce que le malheur s'est fait l'hôte de ta demeure.

— Merci pour ces bonnes paroles, ami Much ; je ne les oublierai pas, et je veux que tu m'accordes le plaisir de ta compagnie jusqu'à Mansfeld.

— Je suis tout à toi, Robin, répondit Much.

— Et moi aussi, dit l'homme qui s'était battu avec Robin.

— Et moi de même, ajouta l'adversaire de Will.

Ils se dirigèrent ensemble vers la ville, causant et riant et les bras enlacés.

— Mon cher Much, demanda Robin Hood en entrant dans Mansfeld, vos amis sont-ils prudents ?

— Pourquoi cette question ?

— Parce que leur silence est nécessaire à ma sécurité. Comme vous devez bien le penser, je viens ici incognito, et si un mot indiscret faisait connaître à quelqu'un ma présence dans une auberge de Mansfeld, le logis de mon hôtelier serait promptement entouré de soldats, et je serais obligé ou de fuir ou de me battre. Ni la fuite ni le combat ne me seraient agréables aujourd'hui ; je suis attendu dans le Yorkshire, et je désire ne point retarder mon départ.

— Je vous réponds de la discrétion de mes camarades. Quant à la mienne, vous ne pouvez la mettre en doute ; mais je crois, mon cher Robin, que vous vous exagérez le danger. La curiosité des citoyens de Mansfeld serait seule à craindre ; ils accourraient sur vos pas, tant ils seraient jaloux de voir de leurs propres yeux le célèbre Robin Hood, le héros de toutes les ballades que chantent les jeunes filles.

— Le pauvre proscrit, voulez-vous dire, maître Much, reprit le jeune homme d'un ton amer ; ne craignez pas de me nommer ainsi ; la honte de ce nom ne retombe pas sur moi, mais bien sur la tête de celui qui a prononcé un arrêt aussi cruel qu'il est injuste.

— Bien, mon ami ; mais quel que soit le nom qui se trouve attaché au vôtre, on l'aime, on le respecte. Robin Hood serra les mains du brave garçon.

Ils gagnèrent sans attirer l'attention une auberge retirée de la ville et s'installèrent gaiement autour d'une table que l'hôte couvrit bientôt d'une demi-douzaine de bouteilles aux cols allongés, pleines de ce bon vin du Rhin qui délie la langue et ouvre le cœur.

Les bouteilles se succédèrent rapidement, et la conversation devint si expansive et si confiante que Much éprouva le désir de la prolonger indéfiniment. En conséquence, il proposa à Robin Hood d'entrer dans sa bande ; les camarades de Much, ensorcelés par les joyeuses descriptions d'une existence indépendante sous les grands arbres de la forêt de Sherwood, suivirent l'exemple donné par leur chef, et s'engagèrent du cœur et des lèvres à suivre Robin Hood. Celui-ci accepta l'affectueuse proposition qui lui était faite, et Much, qui voulait partir sur-le-champ, demanda à son nouveau chef la permission d'aller faire ses adieux à toute sa famille. Petit-Jean devait attendre son retour, conduire les trois hommes à la retraite de la forêt, les y installer et reprendre le chemin de Barnsdale, où il trouverait William et Robin.

Ces divers arrangements arrêtés, la conversation prit un autre cours.

Quelques minutes avant l'heure de leur départ de l'auberge, deux hommes entrèrent dans la salle où ils étaient installés. Le premier de ces hommes jeta d'abord un coup d'œil rapide sur Robin Hood, regarda Petit-Jean, et arrêta son attention sur Will Écarlate. Cette attention fut si vive et si tenace que le jeune homme s'en aperçut ; il allait interroger le nouveau venu lorsque celui-ci, s'apercevant qu'il avait soulevé un sentiment d'inquiétude dans l'esprit du jeune homme, détourna les yeux, avala d'un trait le verre de vin qu'il s'était fait servir, et sortit de la salle avec son compagnon.

Trop absorbé par la joie que lui causait l'espérance de voir Maude avant la nuit, Will négligea de communiquer à ses cousins ce qui venait de se passer, et il monta à cheval avec Robin Hood sans songer à lui rien dire. Chemin faisant, les deux amis se tracèrent un plan de conduite pour l'entrée de William au château.

Robin voulait y paraître et préparer la famille à la venue de Will ; mais l'impatient garçon ne voulait point accepter cet arrangement.

— Mon cher Robin, disait-il, ne me laissez pas seul ; mon émotion est si grande qu'il me serait impossible de rester silencieux et tranquille à quelques pas de la maison de mon père. Je suis tellement changé, et mon visage porte des traces si visibles d'une cruelle existence, qu'il n'y a point à craindre que ma mère me reconnaisse au premier coup d'œil.

Présentez-moi comme un étranger, comme un ami de Will ; j'aurai ainsi le bonheur de voir mes chers parents plus tôt, et de me faire reconnaître lorsqu'ils auront été préparés à ma venue.

Robin céda au désir de William, et les deux jeunes gens se présentèrent ensemble au château de Barnsdale.

Toute la famille était réunie dans la salle. Robin fut reçu à bras ouverts, et le baronnet adressa à celui qu'il prenait pour un étranger les offres cordiales d'une affectueuse hospitalité.

Winifred et Barbara s'assirent auprès de Robin et l'accablèrent de questions ; car, d'habitude, il était pour les jeunes filles l'écho des nouvelles du dehors.

L'absence de Maude et de Marianne mit Robin à son aise. Aussi, après avoir répondu aux demandes de ses cousines, il se leva et dit en se tournant vers sir Guy :

— Mon oncle, j'ai de bonnes nouvelles à vous donner, des nouvelles qui vous rendront fort joyeux.

— Votre visite est déjà une grande satisfaction pour mon vieux cœur, Robin Hood, répondit le vieillard.

— Robin Hood est un messager du ciel ! cria la jolie Barbara en secouant d'un air mutin les grappes blondes de ses beaux cheveux.

— À ma prochaine visite, Barby, répondit gaiement Robin, je serai un messager de l'amour : je vous apporterai un mari.

— Je le recevrai avec beaucoup de plaisir, Robin, répartit la jeune fille en riant.

— Vous ferez très bien, ma cousine, car il sera digne de ce gracieux accueil. Je ne veux point vous faire son portrait, et je me contenterai de vous dire que, aussitôt que vos beaux yeux se seront reposés sur lui, vous direz à Winifred : Ma sœur, voilà celui qui convient à Barbara Gamwell.

— Êtes-vous bien sûr de cela, Robin ?

— Parfaitement sûr, charmante espiègle.

— Ah ! pour en décider, il faut être en pleine connaissance de cause, Robin. Sans le laisser voir, je suis très difficile moi, et, pour réussir à me plaire il faut qu'un jeune homme soit très gentil.

— Qu'appelez-vous être très gentil ?

— Vous ressembler, mon cousin.

— Flatteuse !

— Je dis ce que je pense, tant pis si ma réponse vous semble une flatterie. Et je désire non seulement que mon mari soit beau comme vous l'êtes, mais encore qu'il ait votre esprit et votre cœur.

— Je vous plairais donc, Barbara ?

— Certainement, vous êtes tout à fait à mon goût.

— Je suis à la fois très heureux et très peiné d'avoir ce bonheur, ma cousine ; mais, hélas ! si vous nourrissez secrètement l'espoir de ma conquête, permettez-moi de déplorer votre folie. Je suis engagé, Barbara, engagé avec deux personnes.

— Je connais ces deux personnes, Robin.

— Vraiment ? ma cousine.

— Oui, et si je voulais dire leurs noms…

— Ah ! je vous en prie, ne trahissez pas mon secret, miss Barbara.

— Soyez sans crainte, je désire ménager votre modestie ; mais pour en revenir à moi, cher Robin, je consens, s'il vous est agréable de m'octroyer cette faveur, d'être la troisième de vos fiancées et même la quatrième, car je présume qu'il existe pour le moins trois jeunes filles qui attendent le bonheur de porter votre illustre nom.

— Petite moqueuse ! dit le jeune homme en riant, vous ne méritez pas l'amitié que je vous porte. Néanmoins, je tiendrai ma promesse, et sous peu de jours, je vous amènerai un charmant cavalier.

— Si votre protégé n'est pas jeune, spirituel et beau, je n'en veux pas, Robin ; souvenez-vous bien de cela.

— Il est tout ce que vous désirez qu'il soit.

— Fort bien. Maintenant, dites-nous la nouvelle que vous étiez sur le point d'annoncer à mon père avant de songer à m'offrir un mari.

— Miss Barbara, j'allais apprendre à mon oncle, à ma tante, à vous également, chère Winifred, que j'avais entendu parler d'une personne bien chère à nos cœurs.

— De mon frère Will ? dit Barbara.

— Oui, ma cousine.

— Ah ! quel bonheur ! Eh bien ?

— Eh bien ! ce jeune homme qui vous regarde d'un air tout embarrassé, tant il est heureux de se trouver en présence d'une aussi charmante fille, a vu William, il y a quelques jours.

— Mon fils est-il en bonne santé ? demanda sir Guy d'une voix tremblante.

— Est-il heureux ? interrogea lady Gamwell en joignant les mains.

— Où est-il ? ajouta Winifred.

— Quelle est la raison qui le retient loin de nous ? dit Barbara en attachant ses yeux pleins de larmes sur le visage du compagnon de Robin Hood.

Le pauvre William, la gorge en feu, le cœur gonflé, était incapable de prononcer une seule parole. Une minute de silence succéda aux pressantes questions qui venaient d'être faites. Barbara continuait pensivement de regarder le jeune homme. Tout à coup elle jeta un cri, s'élança vers l'étranger, et, l'entourant de ses bras, dit au milieu de ses sanglots :

— C'est Will ! c'est Will ! je le reconnais. Cher Will, combien je suis heureuse de te voir ! Et, la tête appuyée sur l'épaule de son frère, la jeune fille se prit convulsivement à pleurer.

Lady Gamwell, ses fils, Winifred et Barbara entourèrent le jeune homme, et sir Guy, tout en essayant de paraître calme, tomba sur un fauteuil et se laissa aller à pleurer comme un enfant.

Les jeunes frères de Will semblaient ivres de bonheur. Après avoir jeté un hourra formidable, ils enlevèrent William sur leurs robustes bras, et l'embrassèrent en l'étouffant un peu.

Robin profita de l'inattention générale pour sortir du salon et se rendre à l'appartement de Maude. La santé de miss Lindsay, qui était fort délicate, demandait de grands ménagements, et il eût peut-être été dangereux de lui annoncer à l'improviste le retour de William.

En traversant une pièce qui avoisinait la chambre de Maude, Robin rencontra Marianne.

— Que se passe-t-il au château, cher Robin ? demanda la jeune fille après avoir reçu les tendres compliments de son fiancé. Je viens d'entendre des cris qui me semblent bien joyeux.

— Et qui le sont en effet, chère Marianne, car ils célèbrent un retour ardemment désiré.

— Quel retour ? demanda la jeune fille d'une voix tremblante. Est-ce celui de mon frère ?

— Hélas ! non, chère Marianne, répondit Robin en prenant les mains de la jeune fille, ce n'est pas encore Allan que Dieu nous envoie, mais Will ; vous vous rappelez bien de Will Écarlate, du gentil William ?

— Certainement, et je suis très heureuse de le savoir revenu en bonne santé. Où est-il ?

— Dans les bras de sa mère ; je suis sorti de la salle au moment où ses frères se disputaient ses caresses. Je vais à la recherche de Maude.

— Elle est dans sa chambre. Voulez-vous que je lui fasse dire de descendre ?

— Non, je vais monter auprès d'elle, car il faut préparer cette pauvre enfant à recevoir la visite de William. La mission dont je me charge est fort difficile à remplir, ajouta Robin en riant ; car je connais beaucoup mieux les labyrinthes de la forêt de Sherwood que les replis mystérieux du cœur des femmes.

— Ne faites pas le modeste, messire Robin, répondit Marianne avec gaieté ; vous connaissez mieux que personne comment il faut s'y prendre pour pénétrer dans le cœur d'une femme.

— En vérité, Marianne, je crois que mes cousines, Maude et vous, avez fait un pacte pour tâcher de me rendre orgueilleux ; vous me comblez à l'envi de compliments flatteurs.

— Sans nul doute, sir Robin, dit Marianne en faisant au jeune homme un signe de menace, vous attirez à plaisir les amabilités de Winifred et de Barbara. Ah ! vous êtes en coquetterie avec vos cousines ; c'est fort bien, je suis enchantée de l'apprendre, et je vais à mon tour essayer sur le cœur du beau Will Écarlate le pouvoir de mes yeux.

— J'y consens, chère Marianne ; mais je dois vous avertir que vous aurez à combattre une rivale dangereuse. Maude est ardemment aimée ; elle défendra son bonheur, et le pauvre Will rougira fort d'être placé ainsi entre deux charmantes femmes.

— Si William ne sait pas mieux rougir que vous, Robin, je n'ai pas à craindre de lui faire éprouver cette embarrassante émotion.

— Ah ! ah ! dit Robin en riant, vous prétendez, miss Marianne, que je ne sais pas rougir ?

— Du moins vous ne savez plus, ce qui est bien différent ; une fois, je m'en souviens encore, un pourpre éclatant a nuancé vos joues.

— À quelle époque ce mémorable événement a-t-il eu lieu ?

— Le premier jour de notre rencontre dans la forêt de Sherwood.

— Voulez-vous me permettre de vous dire pourquoi j'ai rougi, Marianne ?

— Je crains de vous répondre affirmativement, Robin, car je vois poindre dans vos yeux une expression de raillerie, et vos lèvres ébauchent un méchant sourire.

— Vous redoutez ma réponse, et cependant vous l'attendez avec impatience, miss Marianne.

— Pas le moins du monde.

— Tant pis, alors, car je croyais vous être agréable en vous révélant le secret de ma première… et de ma dernière rougeur…

— Vous m'êtes toujours agréable en me parlant de choses qui vous concernent, Robin, dit Marianne en souriant.

— Le jour où j'eus le bonheur de vous conduire à la maison de mon père, j'éprouvai un très vif désir de voir votre visage, qui, enveloppé dans les plis d'un large capuchon, ne me laissait voir que la limpide clarté de vos yeux. Je me disais en moi-même, tout en marchant à vos côtés d'un air fort modeste : « Si cette jeune fille a les traits aussi beaux que son regard, je lui ferai la cour. »

— Comment, Robin, à seize ans vous songiez à vous faire aimer d'une femme !

— Mon Dieu ! oui, et, au moment où je projetais de vous consacrer ma vie entière, votre adorable visage, dégagé du sombre voile qui le dérobait à mes yeux, apparut dans toute sa radieuse splendeur. Mon regard était si ardemment suspendu au vôtre qu'une nuance de pourpre envahit vos joues. Une voix intérieure me cria : « Cette jeune fille sera ta femme. » Le sang qui avait reflué vers mon cœur monta jusqu'à ma figure, et je sentis que j'allais vous aimer. Voilà, chère Marianne, l'histoire de ma première et de ma dernière rougeur. Depuis ce jour-là, continua Robin après un moment de silence ému, cet espoir, tombé du ciel comme la promesse d'un heureux avenir, s'est fait le consolateur et l'appui de mon existence. J'espère et je crois.

Une clameur joyeuse monta du salon jusqu'à la pièce où, les mains enlacées et causant tout bas, les deux jeunes gens continuaient d'échanger les plus tendres paroles.

— Vite, cher Robin, dit Marianne en présentant son beau front aux lèvres du jeune homme, montez à l'appartement de Maude ; moi je vais embrasser Will et lui dire que vous êtes auprès de sa chère fiancée.

Robin gagna rapidement la chambre de Maude et y trouva la jeune fille.

— J'étais presque certaine d'avoir entendu les cris de joie qui annoncent votre arrivée, cher Robin, dit-elle en faisant asseoir le jeune homme ; excusez-moi si je ne suis pas descendue au salon, mais je me sens gênée et presque importune au milieu de la satisfaction générale.

— Pourquoi cela, Maude ?

— Parce que je suis toujours la seule à qui vous n'ayez jamais à apprendre une heureuse nouvelle.

— Votre tour viendra, chère Maude.

— J'ai perdu le courage d'espérer, Robin, et je me sens d'une tristesse mortelle. Je vous aime de tout mon cœur, je suis heureuse de vous voir, et cependant je ne vous donne point des preuves de cette affection, et cependant je ne vous témoigne pas combien votre présence ici m'est agréable, quelquefois même, cher Robin, je cherche à vous fuir.

— À me fuir ! s'écria le jeune homme d'un ton surpris.

— Oui, Robin, car en vous écoutant donner à sir Guy des nouvelles de ses fils, complimenter Winifred de la part de Petit-Jean, donner à Barbara un message de ses frères, je me dis : « Je suis toujours oubliée ; il n'y a qu'à la pauvre Maude que Robin n'a jamais rien à remettre. »

— Jamais rien, Maude !

— Ah ! je ne parle pas des charmants cadeaux que vous apportez. Vous en faites toujours à votre sœur Maude une très large part, croyant compenser ainsi le manque de nouvelles. Votre excellent cœur essaie de toutes les consolations, cher Robin ; hélas ! je ne puis être consolée.

— Vous êtes une méchante petite fille, miss Maude, dit Robin d'un ton railleur. Comment, mademoiselle, vous vous plaignez de ne jamais recevoir de la part de personne des témoignages d'amitié, des preuves de bon souvenir ! Comment, vilaine ingrate, je ne vous donne pas à chacune de mes visites des nouvelles de Nottingham ! Quel est celui qui, au risque de perdre sa tête, va rendre de fréquentes visites à votre frère Hal ? Quel est celui qui au risque bien grand encore d'engager une partie de son cœur, s'expose courageusement au feu meurtrier de deux beaux yeux ? Afin de vous être agréable, Maude, je brave le danger du tête-à-tête avec la ravissante Grâce, je subis le charme de son gracieux sourire, je supporte le contact de sa jolie main, j'embrasse même son beau front ; et pour qui, je vous le demande, vais-je exposer ainsi le repos de mon cœur ? Pour vous, Maude, rien que pour vous ?

Maude se mit à rire.

— Il faut en vérité que je sois bien peu reconnaissante de mon naturel, dit-elle, car la satisfaction que j'éprouve en vous entendant parler d'Halbret et de sa femme ne suffit point aux désirs de mon cœur.

— Très bien, mademoiselle ; alors je ne vous dirai pas que j'ai vu Hal la semaine dernière, qu'il m'a chargé de vous embrasser sur les deux joues ; je ne vous dirai pas non plus que Grâce vous aime de toute son âme, que sa petite fille Maude, un ange de bonté, souhaite le bonheur à sa jolie marraine.

— Mille fois merci, cher Robin, pour votre charmante manière de ne rien dire. Je suis très satisfaite de rester ainsi dans l'ignorance de ce qui se passe à Nottingham ; mais, à propos, avez-vous fait part à Marianne de l'attention que vous accordez à la charmante femme d'Halbret ?

— Voilà, par exemple, une malicieuse question, miss Maude. Eh bien ! pour vous donner la preuve que ma conscience n'a point de reproches à se faire, je vous dirai que j'ai confié à Marianne une petite partie de mon admiration pour les charmes de la belle Grâce. Cependant, comme j'ai un faible pour ses yeux, je me suis bien gardé d'être trop expansif sur un sujet aussi délicat.

— Eh ! quoi ! vous trompez Marianne ! vous méritez que j'aille lui révéler à l'instant même toute l'étendue de votre crime.

— Nous irons ensemble tout à l'heure, je vous offrirai mon bras ; mais avant de nous rendre de compagnie auprès de Marianne, je désire causer avec vous.

— Qu'avez-vous à me dire, Robin ?

— Des choses charmantes, et qui, j'en suis certain, vous donneront un vif plaisir.

— Alors vous avez reçu des nouvelles de… de… Et la jeune fille, l'œil interrogateur, les joues subitement colorées, regardait Robin avec une expression mêlée de doute, d'espérance et de joie.

— De qui, Maude ?

— Ah ! vous vous moquez de moi, dit tristement la pauvre fille.

— Non, chère petite amie, j'ai vraiment à vous apprendre quelque chose de très heureux.

— Dites-le-moi bien vite, alors.

— Que pensez-vous d'un mari ? demanda Robin.

— Un mari ! Voilà une étrange question.

— Pas du tout, si ce mari était…

— Will ! Will ! vous avez entendu parler de Will ? De grâce, Robin, ne jouez pas avec mon cœur. Tenez, il bat avec tant de violence qu'il me fait souffrir. Je vous écoute, parlez, Robin ; ce cher Will est-il bien portant ?

— Sans doute, puisqu'il songe à vous nommer le plus tôt possible sa chère petite femme.

— Vous l'avez vu ? où est-il ? quand viendra-t-il ici ?

— Je l'ai vu, il viendra bientôt.

— Ô sainte mère de Dieu, je te remercie ! s'écria Maude les mains jointes et en levant vers le ciel ses yeux remplis de larmes. Combien je serai heureuse de le voir ! ajouta la jeune fille ; mais… continua Maude, l'œil magiquement attiré vers la porte sur le seuil de laquelle un jeune homme se tenait debout, c'est lui ! c'est lui !

Maude jeta un cri de suprême joie, s'élança dans les bras de William et perdit connaissance.

— Pauvre chère fille ! murmura le jeune homme d'une voix tremblante, l'émotion a été trop vive, trop inattendue ; elle s'est évanouie. Robin, soutiens-la un peu, je me sens aussi faible qu'un enfant, il m'est impossible de rester debout.

Robin enleva doucement Maude d'entre les bras de Will et la porta sur un siège. Quant au pauvre William, la tête cachée entre les mains, il versait d'abondantes larmes. Maude revint à elle ; sa première pensée fut pour Will, son premier regard chercha le jeune homme. Celui-ci s'agenouilla tout en pleurs aux pieds de Maude ; il entoura de ses bras la taille de son amie, et, d'une voix expressive et tendre, il murmura son nom bien-aimé. Maude ! Maude !

— William ! cher William !

— J'ai besoin de parler à Marianne, dit Robin en riant. Adieu, je vous laisse en tête à tête ; n'oubliez pas trop ceux qui vous aiment.

Maude tendit la main au jeune homme, et William lui envoya un regard plein de reconnaissance.

— Enfin me voilà revenu, chère Maude, dit Will ; êtes-vous contente de me revoir ?

— Comment pouvez-vous m'adresser une pareille question, William ? Oh ! oui, je suis contente, mieux que cela, je suis heureuse, très heureuse.

— Vous ne désirez plus m'éloigner de vous ?

— L'ai-je jamais désiré ?

— Non ; mais il dépend de vous seule que ma présence ici soit un séjour définitif ou une simple visite.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous souvient-il de la dernière conversation que nous avons eue ensemble ?

— Oui, cher William.

— Je vous quittai le cœur bien gros ce jour-là, chère Maude, j'étais au désespoir. Robin s'aperçut de ma tristesse, et, pressé par ses questions, je lui en avouai la cause. J'appris ainsi le nom de celui que vous aviez aimé…

— Ne parlons pas de mes folies de jeune fille, interrompit Maude en nouant ses mains autour du cou de William ; le passé appartient à Dieu.

— Oui, chère Maude, à Dieu seul, et le présent à nous, n'est-ce pas ?

— Oui, à nous et à Dieu. Il serait peut-être nécessaire pour votre tranquillité, cher William, ajouta la jeune fille, que vous eussiez de mes relations avec Robin Hood une idée bien claire, bien franche et bien arrêtée.

— Je sais tout ce que je désire savoir, chère Maude ; Robin m'a fait part de ce qui s'était passé entre vous et lui. Une légère rougeur monta au front de la jeune fille.

— Si votre départ eût été moins prompt, reprit Maude en appuyant sur l'épaule du jeune homme son visage empourpré, vous eussiez appris que, profondément touchée de la patiente tendresse de votre amour, je voulais y répondre. Pendant votre absence, je me suis habituée à regarder Robin avec les yeux d'une sœur, et aujourd'hui je me demande, Will, si mon cœur a jamais battu pour un autre que pour vous.

— Alors il est bien vrai que vous m'aimez un peu, Maude ? dit William les mains jointes et les yeux humides.

— Un peu ! non ; mais beaucoup.

— Oh ! Maude, Maude, combien vous me rendez heureux !… Vous le voyez, j'avais raison d'espérer, d'attendre, de me montrer patient, de me dire : Il viendra un jour où je serai aimé… Nous allons nous marier, n'est-ce pas ?

— Cher Will !

— Dites oui, dites mieux encore, dites : Je veux épouser mon bon William.

— Je veux épouser mon bon William, répéta docilement la jeune fille.

— Donnez-moi votre main, chère Maude.

— La voici. William baisa passionnément la petite main de sa fiancée.

— À quand notre mariage, Maude ? demanda-t-il.

— Je ne sais, mon ami, un de ces jours.

— Sans doute, mais il faut le préciser ; si nous disions demain ?

— Demain, Will, vous n'y pensez pas ; c'est impossible !

— Impossible ! pourquoi cela ?

— Parce que c'est trop subit, trop rapide.

— Le bonheur n'arrive jamais trop vite, chère Maude, et si nous pouvions nous marier à l'instant même, je serais le plus heureux des hommes. Puisqu'il faut attendre jusqu'à demain, je m'y résigne. C'est convenu, n'est-ce pas, demain vous serez ma femme ?

— Demain ! s'écria la jeune fille.

— Oui, et pour deux raisons : la première, c'est que nous fêtons l'anniversaire de mon père qui vient d'entrer dans sa soixante-seizième année ; la seconde, c'est que ma mère désire célébrer mon retour par de grandes réjouissances. La fête sera bien plus complète si elle est encore égayée par l'accomplissement de nos mutuels désirs.

— Votre famille, cher William, n'est point préparée à me recevoir au nombre des siens, et votre père dira peut-être…

— Mon père, interrompit Will, mon père dira que vous êtes un ange, qu'il vous aime, et que depuis longtemps déjà vous êtes sa fille. Ah ! Maude, vous ne connaissez pas ce bon et tendre vieillard, puisque vous doutez qu'il soit très heureux du bonheur de son fils.

— Vous possédez un si grand talent de persuasion, mon cher Will, que je me range entièrement à votre avis.

— Ainsi vous consentez, Maude ?

— Il le faut, je présume, cher Will.

— Vous n'y êtes pas contrainte, miss.

— En vérité, William, vous êtes bien difficile à satisfaire ; sans doute vous préférez m'entendre vous répondre : Je consens de tout mon cœur…

— À vous épouser demain, ajouta Will.

— À vous épouser demain, répéta Maude en riant.

— Très bien, je suis content. Venez, chère petite femme ; allons annoncer à nos amis notre prochain mariage.

William prit le bras de Maude, le glissa sous le sien et, tout en embrassant la jeune fille, il l'entraîna vers la salle, où toute la famille était encore réunie.

Lady Gamwell et son mari donnèrent leur bénédiction à Maude, Winifred et Barbara saluèrent la jeune fille du doux nom de sœur, et les frères de Will l'embrassèrent avec enthousiasme.

Les préparatifs de la noce occupèrent les dames, qui, toutes animées d'un même désir, celui de contribuer au bonheur de Will et à la beauté de Maude, se mirent sur-le-champ à composer pour la jeune fille une charmante toilette.

Le lendemain arriva comme arrivent tous les lendemains lorsqu'ils sont impatiemment attendus, avec une grande lenteur. Dès le matin la cour du château avait été garnie d'une fabuleuse quantité de tonneaux d'ale, qui, enguirlandés de feuillage, devaient attendre patiemment que l'on daignât s'apercevoir de leur présence. Un festin splendide se préparait, les fleurs cueillies par brassées jonchaient les salles, les musiciens accordaient leurs instruments et les convives attendus arrivaient en foule.

L'heure fixée pour la célébration du mariage de miss Lindsay avec William Gamwell était près de sonner ; Maude, parée avec un goût exquis, attendait dans la salle la venue de William, et William ne venait pas.

Sir Guy envoya un serviteur à la recherche de son fils.

Le serviteur parcourut le parc, visita le château, appela le jeune homme, et n'entendit d'autre réponse que l'écho de sa propre voix.

Robin Hood et les fils de sir Guy montèrent à cheval et fouillèrent les environs ; ils n'aperçurent aucune trace du jeune homme, ils ne purent recueillir sur lui aucun renseignement.

Les convives, divisés par bandes, allèrent d'un autre côté explorer la campagne ; mais leur recherche fut aussi inutile.

À minuit, toute la famille en pleurs se pressait autour de Maude, plongée depuis une heure dans un profond évanouissement.

William avait disparu.

II

Comment nous l'avons dit, le baron Fitz Alwine avait ramené au château de Nottingham sa belle et gracieuse fille lady Christabel.

Quelques jours avant la disparition du pauvre Will, le baron se trouvait assis dans une chambre de son appartement particulier, en face d'un petit vieillard splendidement vêtu d'un habit tout chamarré de broderies d'or.

S'il pouvait y avoir de la richesse dans la laideur, nous dirions que l'hôte du seigneur Fitz Alwine était immensément riche.

À en juger par son visage, ce coquet vieillard devait être beaucoup plus âgé que le baron ; mais il semblait ne point se souvenir de l'ancienneté de son acte de naissance.

Ridés et grimaçants comme le sont de vieux singes, nos deux personnages causaient à demi voix, et il était évident qu'ils cherchaient à obtenir l'un de l'autre, à force de ruse et de flatterie, la solution définitive d'une affaire importante.

— Vous êtes trop dur avec moi, baron, dit le très laid vieillard en branlant la tête.

— Ma foi ! non, répondit lestement lord Fitz Alwine, j'assure le bonheur de ma fille, voilà tout, et je vous mets au défi de me trouver une arrière-pensée, mon cher sir Tristram.

— Je sais que vous êtes un bon père, Fitz Alwine, et que le bonheur de lady Christabel est votre unique préoccupation… que comptez-vous lui donner pour dot, à cette chère enfant ?

— Je vous l'ai déjà dit, cinq mille pièces d'or le jour de son mariage, et la même somme plus tard.

— Il faut préciser la date, baron, il faut préciser la date, grommela le vieillard.

— Mettons dans cinq ans.

— Ce délai est long, puis la dot que vous donnez à votre fille est bien modeste.

— Sir Tristram, dit le baron d'une voix sèche, vous soumettez ma patience à une trop longue épreuve. Rappelez-vous donc, je vous prie, que ma fille est jeune et belle, et que vous n'avez plus les avantages physiques que vous pouviez posséder il y a cinquante ans.

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, Fitz Alwine, mes intentions sont bonnes ; je puis placer un million à côté de vos dix mille pièces d'or, que dis-je ? un million, peut-être deux.

— Je sais que vous êtes riche, interrompit le baron ; malheureusement je ne suis pas à votre niveau, et néanmoins je veux placer ma fille au rang des plus grandes dames de l'Europe. Je veux que la position de lady Christabel soit égale à celle d'une reine. Vous connaissez ce paternel désir, et cependant vous refusez de me confier la somme qui doit venir en aide à sa réalisation.

— Je ne comprends pas, mon cher Fitz Alwine, quelle différence il peut y avoir pour le bonheur de votre fille à ce que je garde entre mes mains l'argent qui représente la moitié de ma fortune. Je place le revenu d'un million, de deux millions sur la tête de lady Christabel, mais je garde la propriété du capital. Ne vous tourmentez donc pas, je ferai à ma femme une existence de reine.

— Tout cela est fort bien… en paroles, mon cher Tristram ; mais permettez-moi de vous dire que, lorsqu'il y a une très grande disproportion d'âge entre deux époux, la mésintelligence se fait l'hôte de leur maison. Il peut arriver que les caprices d'une jeune femme vous deviennent insupportables et que vous repreniez ce que vous aurez donné. Si je tiens entre mes mains la moitié de votre fortune, je serai tranquille sur le bonheur à venir de ma fille ; elle n'aura rien à craindre, et vous pouvez vous quereller avec elle tant qu'il vous plaira.

— Nous quereller ! vous plaisantez, mon cher baron : jamais de la vie il n'arrivera un malheur semblable. J'aime trop tendrement la belle petite colombe pour ne pas craindre de lui déplaire. J'aspire depuis douze ans à la possession de sa main, et vous pensez que je puis être capable de blâmer ses caprices ! Elle en aura tant qu'elle voudra, elle sera riche et pourra les satisfaire.

— Permettez-moi de vous dire, sir Tristram, que si vous refusez une fois encore d'accéder à ma demande, je vous retirerai très nettement la parole que je vous ai donnée.

— Vous êtes trop vif, baron, beaucoup trop vif, grommela le vieillard ; causons encore un peu de cette affaire.

— Je vous ai dit là-dessus tout ce qu'il y avait à dire ; ma décision est prise.

— Ne vous entêtez pas, Fitz Alwine. Voyons, si je plaçais cinquante mille pièces d'or en votre possession ?

— Je vous demanderais si vous avez l'intention de m'insulter.

— Vous insulter ! Fitz Alwine, quelle opinion avez-vous donc de moi ?… Si je disais deux cent mille pièces d'or ?…

— Sir Tristram, restons-en là. Je connais votre immense fortune, et l'offre que vous me faites est une véritable moquerie. Que voulez-vous que je fasse de vos deux cent mille pièces d'or ?

— Ai-je dit deux cent mille, baron ? je voulais dire, cinq cent mille…, cinq cents, entendez-vous ? Voilà, n'est-il pas vrai, une noble somme, une bien noble somme ?

— C'est vrai, répondit le baron ; mais vous m'avez dit tout à l'heure que vous pouviez placer deux millions à côté des modestes dix mille pièces d'or de ma fille. Donnez-moi un million, et ma Christabel sera votre femme dès demain, si vous le désirez, mon bon Tristram.

— Un million ! vous voulez, Fitz Alwine, que je vous confie un million ! En vérité, votre demande est absurde ; je ne puis en conscience placer entre vos mains la moitié de ma fortune.

— Mettez-vous en doute mon honneur et ma délicatesse ? s'écria le baron d'une voix irritée.

— Pas le moins du monde, mon cher ami.

— Me supposez-vous un autre intérêt que celui qui se rattache au bonheur de ma fille ?

— Je sais que vous aimez lady Christabel ; mais…

— Mais quoi ? interrompit violemment le baron ; décidez-vous sur-le-champ, ou j'annule à jamais les engagements que j'ai pris.

— Vous ne me donnez même pas le temps de réfléchir.

En ce moment un coup discrètement frappé à la porte annonça l'arrivée d'un serviteur.

— Entrez, dit le baron.

— Milord, dit le valet, un messager du roi apporte de pressantes nouvelles ; il attend pour les communiquer le bon plaisir de Votre Seigneurie.

— Faites-le monter, répondit le baron. Maintenant, sir Tristram, un dernier mot, si vous n'adhérez pas à mes désirs avant l'entrée du courrier qui se présentera ici dans deux minutes, vous n'aurez pas lady Christabel.

— Écoutez-moi, Fitz Alwine, de grâce, écoutez-moi.

— Je n'écouterai rien ; ma fille vaut un million ; puisque vous m'avez dit que vous l'aimiez.

— Tendrement, très tendrement, marmotta le hideux vieillard.

— Eh bien ! sir Tristram, vous serez très malheureux, car vous allez être à jamais séparé d'elle. Je connais un jeune seigneur, noble comme un roi, riche, très riche, et d'une agréable figure, qui n'attend que ma permission pour mettre son nom et sa fortune aux pieds de ma fille. Si vous hésitez encore pendant la durée d'une seconde, demain, entendez-vous bien, demain celle que vous aimez, ma fille, la belle et charmante Christabel, sera la femme de votre heureux rival.

— Vous êtes impitoyable, Fitz Alwine !

— J'entends les pas du courrier, répondez oui ou non.

— Mais… Fitz Alwine !

— Oui ou non ?

— Oui, oui, balbutia le vieillard.

— Sir Tristram, mon cher ami, songez à votre bonheur ; ma fille est un trésor de grâce et de beauté.

— Il est vrai qu'elle est bien belle, dit l'amoureux vieillard.

— Et qu'elle vaut bien un million de pièces d'or, ajouta le baron en ricanant. Sir Tristram, ma fille est à vous.

Ce fut ainsi que le baron Fitz Alwine vendit sa fille, la belle Christabel, à sir Tristram de Goldsborough pour un million de pièces d'or.

Aussitôt qu'il eut été introduit, le courrier annonça au baron qu'un soldat qui avait tué le capitaine de son régiment avait été suivi jusqu'en Nottinghamshire. Le roi donnait ordre au baron Fitz Alwine de faire saisir ce soldat par ses agents, et de le faire pendre sans miséricorde.

Le courrier congédié, lord Fitz Alwine serra à deux mains les mains tremblantes du futur époux de sa fille, en s'excusant de le quitter dans un moment aussi heureux ; mais les ordres du roi étaient précis, il fallait y obéir sans le moindre retard.

Trois jours après la conclusion de l'honorable marché contracté entre le baron et sir Tristram, le soldat poursuivi fut fait prisonnier et enfermé dans un donjon du château de Nottingham.

Robin Hood continuait activement la recherche de William, qui était, hélas ! le pauvre soldat saisi par les estafiers du baron.

Désespéré de l'inutilité de ses investigations dans tout le comté du Yorkshire, Robin Hood regagna la forêt, espérant obtenir quelques renseignements par ses hommes, qui, sans cesse apostés sur les routes qui vont de Mansfeld à Nottingham, auraient peut-être découvert quelque trace du jeune homme.

À un mille de Mansfeld, Robin Hood rencontra Much, le fils du meunier ; celui-ci, monté ainsi que le jeune homme sur un vigoureux cheval, galopait à toute bride vers la direction que Robin venait de quitter.

En apercevant son jeune chef, Much jeta un cri de joie et arrêta sa monture.

— Combien je suis heureux de vous rencontrer, mon cher ami, dit-il ; j'allais à Barnsdale ; j'ai des nouvelles du jeune garçon qui était avec vous à notre rencontre.

— L'avez-vous vu ? Nous sommes à sa recherche depuis trois jours.

— Je l'ai vu.

— Quand ?

— Hier au soir.

— Où ?

— À Mansfeld où je rentrais après avoir passé quarante-huit heures avec mes nouveaux compagnons. En approchant de la maison de mon père, j'aperçus devant la porte une troupe de chevaux, et sur l'un d'eux se trouvait un homme, les mains étroitement liées. Je reconnus votre ami. Les soldats, occupés à se rafraîchir, laissaient le prisonnier à la garde des liens qui l'attachaient sur le cheval. Sans attirer leurs regards, je réussis à faire comprendre à ce pauvre garçon que j'allais sur-le-champ courir à Barnsdale, et vous annoncer le malheur qui lui était arrivé. Cette promesse ranima le courage de votre ami, qui me remercia d'un coup d'œil expressif. Sans perdre une minute, je demandai un cheval, et, tout en me mettant en selle, j'adressai à un soldat quelques questions sur le sort qui était réservé à leur prisonnier. Il me répondit que, par ordre du baron Fitz Alwine, on conduisait ce jeune homme au château de Nottingham.

— Je vous remercie de l'empressement que vous avez mis à me rendre service, mon cher Much, répondit Robin. Vous venez de m'apprendre tout ce que je désirais savoir, et il faudra véritablement jouer de malheur si nous ne réussissons pas à prévenir les cruelles intentions de Sa Seigneurie normande. En selle, mon cher Much, gagnons en toute hâte le centre de la forêt ; là, je prendrai les mesures nécessaires à une prudente expédition.

— Où est Petit-Jean ? demanda Much.

— Il se rend à notre retraite par un chemin opposé à celui-

ci. En nous séparant nous avions l'espoir de recueillir des nouvelles chacun de notre côté. Le sort s'est déclaré en ma faveur, puisque j'ai eu la joie de vous rencontrer, mon brave Much.

— Toute la satisfaction est pour moi, mon capitaine, répondit gaiement Much ; votre volonté est la loi qui sert de guide à toutes mes actions.

Robin sourit, inclina la tête et partit ventre à terre, suivi de près par son compagnon.

En arrivant au rendez-vous général, Robin et Much y trouvèrent Petit-Jean. Après avoir communiqué à ce dernier les nouvelles apportées par Much, Robin lui ordonna de réunir les hommes disséminés dans la forêt, de les former en une seule troupe et de les conduire sur la lisière du bois qui avoisinait le château de Nottingham. Là, cachés sous l'ombrage des arbres, ils devaient attendre un appel de Robin et se tenir prêts au combat. Ces dispositions achevées, Robin et Much remontèrent à cheval et prirent au triple galop le chemin de Nottingham.

— Mon cher ami, dit Robin lorsqu'ils eurent atteint les limites de la forêt, nous voici arrivés au but de la course ; je ne dois pas entrer à Nottingham, ma présence dans la ville serait promptement connue, et on lui trouverait une raison que je désire tenir cachée. Vous me comprenez, n'est-ce pas ? Si les ennemis de William avaient connaissance de mon apparition soudaine, ils se tiendraient sur leurs gardes, et par conséquent il nous deviendrait fort difficile de mettre notre compagnon en liberté. Vous allez pénétrer seul dans la ville, et vous vous rendrez dans une petite maison qui se trouve à une courte distance de Nottingham. Vous y trouverez un bon garçon de mes amis nommé Halbert Lindsay ; en cas d'absence de ce dernier, une gentille femme qui porte à ravir le doux nom de Grâce vous dira où est son mari, vous irez à sa recherche et vous me l'amènerez. Avez-vous compris ?

— Parfaitement.

— Eh bien ! allez, je vais m'asseoir ici, et je vous attendrai en surveillant les environs.

Resté seul, Robin cacha son cheval dans le fourré, s'étendit sous l'ombrage d'un chêne, et se mit à combiner un plan de conduite pour tenter de secourir efficacement le pauvre Will. Tout en faisant appel aux ressources de son esprit inventif, le jeune homme surveillait la route avec une prudente attention. Bientôt il vit poindre à l'extrémité du chemin qui monte de Nottingham vers la forêt un jeune cavalier fort richement vêtu.

— Par ma foi ! se dit mentalement Robin, si cet élégant promeneur est de race normande, bien lui en a pris de choisir cet endroit pour respirer l'air parfumé de la campagne. Il me paraît si bien traité par dame Fortune qu'il y aura plaisir à prendre dans ses poches le prix des flèches et des arcs qui vont être brisés demain en l'honneur de William. Son costume est somptueux, son allure hautaine ; bien certainement ce gentil monsieur est de bonne rencontre. Avance, avance, joli damoiseau, tu seras encore plus léger lorsque nous aurons fait connaissance. Robin quitta prestement la position horizontale qu'il avait prise, et se plaça sur le chemin du voyageur. Celui-ci qui sans doute attendait de Robin un témoignage de politesse, s'arrêta courtoisement.

— Soyez le bienvenu, charmant cavalier, dit Robin en portant la main à sa toque ; le temps est si obscur que j'ai pris votre gracieuse apparition pour un messager du soleil. Votre souriante physionomie éclaire le paysage, et, si vous restez quelques minutes encore sur la lisière du vieux bois, les fleurs enveloppées d'ombre vont vous prendre pour un rayon de chaude lumière.

L'étranger se mit joyeusement à rire.

— Appartenez-vous à la bande de Robin Hood ? demanda-t-il.

— Vous jugez sur l'apparence, messire, répondit le jeune homme, et, parce que vous me voyez revêtu du costume des forestiers, vous présumez que je dois appartenir à la bande de Robin Hood. Vous êtes dans l'erreur, tous les habitants de la forêt ne sont point attachés au sort du chef proscrit.

— C'est possible, répartit l'étranger d'un ton de visible impatience ; j'ai cru rencontrer un membre de l'association des joyeux hommes, je me suis trompé, voilà tout.

La réponse du voyageur excita la curiosité de Robin.

— Messire, dit-il, votre visage respire une si franche cordialité que, en dépit de la haine profonde que depuis plusieurs années mon cœur a vouée aux Normands…

— Je ne suis pas normand, sir forestier, interrompit le voyageur ; et je puis, à votre exemple, me permettre de dire que vous juger sur l'apparence : mon costume et l'accent de mon langage vous induisent en erreur. Je suis saxon, quoiqu'il y ait dans mes veines quelques gouttes de sang normand.

— Un Saxon est un frère pour moi, messire, et je suis heureux de pouvoir vous témoigner ma sympathique confiance. J'appartiens à la bande de Robin Hood. Comme vous le savez sans doute, nous employons une manière un peu moins désintéressée pour nous faire connaître aux voyageurs normands.

— Je connais cette manière à la fois courtoise et productive, répondit l'étranger en riant, j'en ai fort entendu parler, et je me rendais à Sherwood uniquement pour avoir le plaisir d'y rencontrer votre chef.

— Et si je vous disais, messire, que vous êtes en présence de Robin Hood ?

— Je lui tendrais la main, répliqua vivement l'étranger en accompagnant ces paroles d'un geste amical, et je lui dirais : Ami Robin, avez-vous oublié le frère de Marianne ?

— Allan Clare ! vous êtes Allan Clare ! s'écria joyeusement Robin.

— Oui, je suis Allan Clare, et le souvenir de votre expressive physionomie, mon cher Robin, était si bien gravé dans mon cœur qu'au premier regard je vous ai reconnu.

— Combien je suis heureux de vous voir, cher Allan ! reprit Robin Hood en serrant à deux mains la main du jeune homme. Marianne ne s'attend pas au bonheur que lui apporte votre venue en Angleterre.

— Ma pauvre et chère sœur ! dit Allan avec une expression de profonde tendresse. Est-elle bien portante ? est-elle un peu heureuse ?

— Sa santé est parfaite, cher Allan, et elle n'a d'autre chagrin que celui d'être séparée de vous.

— Je reviens, et je reviens pour ne plus repartir ; ma bonne sœur sera ainsi tout à fait heureuse. Avez-vous appris, cher Robin, que j'étais entré au service du roi de France ?

— Oui, un homme appartenant au baron, et le baron lui-même, dans un élan de franchise soulevé par la peur, nous ont fait connaître votre situation auprès du roi Louis.

— Une circonstance favorable m'a permis de rendre un grand service au roi de France, reprit le chevalier, et dans sa gratitude, il daigna s'informer de mes désirs et me témoigner un vif intérêt. La bonté du roi m'enhardit : je lui fis connaître la douloureuse situation de mon cœur, je lui appris que mes biens avaient été confisqués, et je le suppliai de me permettre de rentrer en Angleterre. Le roi eut la bienveillance d'exaucer ma requête ; il me donna sur-le-champ une lettre pour Henri II, et sans perdre une minute, je me rendis à Londres. À la prière du roi de France, Henri II m'a rendu les biens de mon père, et la trésorerie doit me remettre en beaux écus d'or le revenu produit par mes propriétés depuis l'époque de leur confiscation. Outre cela, j'ai réalisé une forte somme qui, remise entre les mains du baron Fitz Alwine, doit me faire obtenir la main de ma chère Christabel.

— Je connais ce contrat, dit Robin ; les sept années accordées par le baron sont à la veille d'expirer, n'est-ce pas ?

— Oui, demain est mon dernier jour de grâce.

— Eh bien ! il faut vous hâter de rendre visite au baron, une heure de retard serait votre perte.

— Comment avez-vous appris l'existence de ce contrat et les conditions qu'il renferme ?

— Parmon cousin Petit-Jean.

— Le gigantesque neveu de sir Guy de Gamwell ? demanda Allan.

— Lui-même, vous vous souvenez donc de ce digne garçon ?

— Sans aucun doute.

— Eh bien, il est aujourd'hui plus grand que jamais et d'une force supérieure encore à sa taille. Ce fut par lui que j'eus connaissance de vos engagements avec le baron.

— Lord Fitz Alwine lui en avait fait la confidence ? dit Allan avec un sourire.

— Oui, Petit-Jean interrogeait Sa Seigneurie un poignard entre les mains et la menace aux lèvres.

— Je comprends alors l'expansion du baron.

— Mon cher ami, reprit sérieusement Robin, méfiez-vous de lord Fitz Alwine ; il ne vous aime pas, et, s'il peut parvenir à violer le serment qui engage sa parole, il n'hésitera pas à le faire.

— S'il tentait de me disputer la main de lady Christabel, je vous jure, Robin, que je l'en ferais cruellement repentir.

— Avez-vous un moyen quelconque pour inspirer au baron la crainte de vos menaces ?

— Oui, et, du reste, n'en aurais-je pas que je parviendrais à obtenir l'exécution de sa promesse ; j'assiégerais le château de Nottingham plutôt que de renoncer à ma bien-aimée Christabel.

— Si vous avez besoin d'assistance, je suis entièrement à vos ordres, mon cher Allan ; je puis mettre sur-le-champ à votre disposition deux cents gaillards qui ont le pied vif et la main ferme. Ils manient avec une égale adresse l'arc, l'épée, la lance et le bouclier ; dites un mot, et ils viendront, à mon commandement, se ranger autour de vous.

— Merci mille fois, cher Robin, je n'attendais pas moins de votre bonne amitié.

— Et vous aviez raison ; maintenant, permettez-moi de vous demander comment vous avez appris que j'habitais la forêt de Sherwood ?

— Après avoir terminé mes affaires à Londres, répondit le chevalier, je vins à Nottingham. Là, je fus instruit du retour du baron et de la présence de Christabel au château. Mon cœur tranquillisé sur l'existence de celle que j'aime, je me rendis à Gamwell. Jugez de ma stupéfaction en entrant au village de ne trouver que les vestiges de la riche demeure du baronnet. Je gagnai Mansfeld en toute hâte, et un habitant de cette dernière ville me fit part des événements qui s'étaient passés. Il me parla de vous avec éloge ; il me dit que la famille Gamwell s'était secrètement retirée dans ses propriétés du Yorkshire. Parlez-moi de ma sœur Marianne, Robin Hood ; est-elle bien changée ?

— Oui, cher Allan, elle est bien changée.

— Pauvre sœur !

— Elle est d'une beauté accomplie, ajouta Robin en riant, car chaque printemps lui a apporté une grâce nouvelle.

— Est-elle mariée ? demanda Allan.

— Non, pas encore.

— Tant mieux. Savez-vous si elle a donné son cœur, si elle a promis sa main ?

— Marianne répondra à cette question, dit Robin en rougissant légèrement. Comme il fait chaud aujourd'hui ! ajouta-t-il en passant une main sur son front empourpré. Mettons-nous, je vous prie, sous l'ombrage des arbres ; j'attends un de mes hommes, et il me semble que son absence se prolonge au-delà du terme fixé. À propos, Allan, vous rappelez-vous un des fils de sir Guy, William, surnommé l'Écarlate à cause de la couleur un peu trop ardente de sa chevelure ?

— Un beau jeune homme aux grands yeux bleus ?

— Oui ; ce pauvre garçon, envoyé à Londres par le baron Fitz Alwine, avait été incorporé dans un régiment qui faisait partie du corps d'armée qui occupe encore la Normandie. Un beau jour, William fut pris de l'invincible désir de revoir sa famille ; il demanda un congé qu'il ne put obtenir, et, mis hors de lui par le persistant refus de son capitaine, il le tua. Will réussit à gagner l'Angleterre, un heureux hasard nous mit en présence, et je conduisis ce cher garçon à Barnsdale où habite sa famille. Le lendemain de son arrivée, toute la maison était en fête, car on célébrait non seulement le retour de l'exilé mais encore son mariage et l'anniversaire de sir Guy.

— Will va semarier ? avec qui ?

— Avec une charmante fille, que vous avez connue… miss Lindsay.

— Je ne me rappelle pas cette jeune fille.

— Comment, vous aviez oublié l'existence de la compagne, de l'amie, de la suivante dévouée de Lady Christabel ?

— J'y suis, j'y suis, répartit Allan Clare, vous me parlez de la joyeuse fille du gardien de Nottingham, de l'espiègle Maude ?

— C'est cela ; Maude et William s'aimaient depuis longtemps.

— Maude aimait Will Écarlate ! Que me dites-vous là, Robin ? C'était vous, mon ami, qui aviez gagné le cœur de cette jeune fille.

— Non, non, vous êtes dans l'erreur.

— Du tout, du tout, je me souviens maintenant que, si elle ne vous aimait pas, ce dont je doute, du moins vous lui portiez un grand et tendre intérêt.

— J'avais alors et j'ai encore aujourd'hui pour elle une affection de frère.

— Vraiment ! interrogea malicieusement le chevalier.

— Sur mon honneur, oui, répondit Robin ; mais pour vous finir l'histoire de William, voici ce qui est arrivé. Une heure avant la célébration du mariage, il disparut, et je viens d'apprendre qu'il a été enlevé par les soldats du baron. J'ai réuni mes hommes, ils seront dans quelques instants à portée de ma voix, et je compte sur mon adresse appuyée de leur secours pour délivrer William.

— Où se trouve-t-il ?

— Sans nul doute au château de Nottingham ; je vais bientôt en avoir la certitude.

— Ne prenez pas une décision trop rapide, mon cher Robin, attendez jusqu'à demain ; je verrai le baron, et je mettrai en œuvre toute l'influence que peut avoir sur lui la prière ou la menace pour obtenir la mise en liberté de votre cousin.

— Mais si le vieux coquin agit sommairement, n'aurai-je pas à regretter toute ma vie d'avoir perdu quelques heures ?

— Avez-vous une raison de le craindre ?

— Comment pouvez-vous, cher Allan, m'adresser une question dont vous connaissez mieux que moi la cruelle réponse ? Vous savez bien, n'est-ce pas, que lord Fitz Alwine est sans cœur, sans pitié et sans âme. S'il osait pendre Will de ses propres mains, soyez bien assuré qu'il le ferait. Je dois me hâter d'arracher William de ses griffes de lion si je ne veux pas le perdre à jamais.

— Vous avez peut-être raison, mon cher Robin, et mes conseils de prudence seraient dans ce cas dangereux à suivre. je vais me présenter au château aujourd'hui même, et, une fois dans la place, il me sera possible de vous être de quelque secours. J'interrogerai le baron ; s'il ne répond pas à mes questions, je m'adresserai aux soldats ; ils seront accessibles à la tentation d'une riche récompense, je l'espère ; comptez sur moi, et si mes efforts restent sans résultat, je vous ferai savoir que vous devez agir avec la plus grande promptitude.

— C'est entendu, chevalier. Tenez, voici mon homme qui revient ; il est accompagné d'Halbert, le frère de lait de Maude. Nous allons apprendre quelque chose sur le sort de mon pauvre Will.

— Eh bien ? demanda Robin après avoir embrassé son jeune ami.

— J'ai peu de chose à vous dire, répondit Halbert ; je sais seulement qu'un prisonnier a été conduit au château de Nottingham, et Much m'a appris que ce malheureux était notre pauvre ami Will Écarlate. Si vous voulez tenter de le sauver, Robin, il faut s'en occuper sur-le-champ. Un moine pèlerin de passage à Nottingham a été appelé au château pour confesser le prisonnier.

— Sainte mère de Dieu, ayez pitié de nous ! s'écria Robin d'une voix tremblante. Will, mon pauvre Will, est en danger de mort ! Il faut l'enlever du château, il le faut à tout prix ! Vous ne savez rien de plus, Halbert ? ajouta Robin.

— Rien qui soit relatif à Will ; mais j'ai appris que lady Christabel allait se marier à la fin de la semaine.

— Lady Christabel se marier ! répéta Allan.

— Oui, messire, répondit Halbert en regardant le chevalier d'un air surpris ; elle va épouser le plus riche Normand de toute l'Angleterre.

— Impossible ! impossible ! exclama Allan Clare.

— C'est parfaitement vrai, reprit Halbert, et l'on fait au château de grands préparatifs pour célébrer ce joyeux événement.

— Ce joyeux événement ! répéta le chevalier d'un ton amer. Quel est le nom du misérable qui prétend épouser lady Christabel ?

— Vous êtes donc étranger au pays, messire, continua Halbert, que vous ignorez la joie immense de Sa Seigneurie Fitz Alwine ? Milord baron a si bien manœuvré qu'il a réussi à conquérir une colossale fortune en la personne de sir Tristram de Goldsborough.

— Lady Christabel devenir la femme de ce hideux vieillard ! s'écria le chevalier au comble de la surprise ; mais cet homme est à demi mort ! mais cet homme est un monstre de laideur et de sordide avarice ! La fille du baron Fitz Alwine est ma fiancée, et tant qu'un souffle de vie s'échappera de mes lèvres, nul autre que moi n'aura des droits sur son cœur.

— Votre fiancée, messire ! Qui donc êtes-vous ?

— Le chevalier Allan Clare, dit Robin.

— Le frère de lady Marianne ! celui qui est si tendrement aimé de lady Christabel ?

— Oui, mon cher Hal, dit Allan.

— Hourra ! cria Halbert en faisant voler sa toque par-dessus sa tête ; voilà une heureuse arrivée. Soyez le bienvenu en Angleterre, monsieur ; votre présence changera en sourire les larmes de votre belle fiancée. Les cérémonies de cet odieux mariage devaient avoir lieu à la fin de la semaine ; si vous désirez y mettre obstacle, vous n'avez pas de temps à perdre.

— Je vais à l'instant même rendre une visite au baron, dit Allan ; s'il croit qu'il lui est encore possible aujourd'hui de se jouer de moi, il se trompe.

— Comptez sur mon aide, chevalier, dit Robin ; je m'engage à mettre à l'accomplissement de votre malheur un obstacle tout-puissant, celui de la force unie à la ruse. Nous enlèverons lady Christabel. Je suis d'avis que nous nous rendions tous les quatre au château, vous y pénétrerez seul, et j'attendrai votre retour en compagnie de Much et d'Halbert.

Les jeunes gens atteignirent bientôt les abords de la demeure seigneuriale. Au moment où le chevalier allait prendre le chemin qui mène au pont-levis, un bruit de chaînes se fit entendre, le pont s'abaissa, et un vieillard revêtu du costume des pèlerins sortit de la poterne du château.

— Voici le confesseur appelé par le baron pour le pauvre William, dit Halbert ; questionnez-le, Robin, il vous apprendra peut-être à quel sort est destiné notre ami.

— J'avais la même pensée que vous, mon cher Halbert, et je considère la rencontre de ce saint homme comme un secours envoyé par la divine Providence. Que la sainte Vierge te protège, mon bon père ! dit Robin en s'inclinant avec respect devant le vieillard.

— Ainsi soit-il à ta bonne prière, mon fils ! répondit le pèlerin.

— Vous venez de bien loin, mon père ?

— De la Terre sainte, où je suis allé faire un long et douloureux pèlerinage pour expier les péchés de ma jeunesse ; aujourd'hui, épuisé de fatigue, je reviens pour mourir sous le ciel qui m'a vu naître.

— Dieu vous a accordé de longues années, bon père.

— Oui, mon fils, je vais avoir bientôt quatre-vingt-dix ans, et ma vie ne semble plus être qu'un songe.

— Je prie la Vierge de donner à vos dernières heures le calme du repos, mon père.

— Ainsi soit-il, cher enfant, à l'âme douce et pieuse. À mon tour, je demande au ciel de répandre toutes les bénédictions sur ta jeune tête. Tu es croyant et bon, montre-toi charitable et donne une pensée à ceux qui souffrent, à ceux qui vont mourir.

— Expliquez-vous, mon père, je ne vous comprends pas, dit Robin d'une voix tremblante.

— Hélas ! hélas ! reprit le vieillard, une âme est près de remonter au ciel, sa souveraine demeure ; le corps qu'elle anime de son souffle divin compte à peine trente ans. Un homme de ton âge peut-être va mourir d'une mort bien cruelle ; prie pour lui, mon fils.

— Cet homme vous a fait sa dernière confession, mon père ?

— Oui, dans quelques heures il sera violemment enlevé de ce monde.

— Où se trouve cet infortuné ?

— Dans un des sombres cachots de cette vaste demeure.

— Il y est seul ?

— Oui, mon fils, seul.

— Et ce malheureux doit mourir ? interrogea le jeune homme.

— Demain matin au lever du soleil.

— Vous êtes bien assuré, mon père, que l'exécution du condamné n'aura pas lieu avant les premières heures du jour ?

— J'en suis certain. Hélas ! n'est-ce pas encore assez tôt ? Tes paroles me font mal, enfant ; désirerais-tu la mort de ton frère ?

— Non, saint vieillard, non, mille fois non ! je donnerais ma vie pour sauver la sienne. Je connais ce pauvre garçon, mon père, je le connais et je l'aime. Savez-vous à quel supplice il est condamné ? savez-vous encore s'il doit mourir à l'intérieur du château ?

— J'ai appris par le geôlier de la prison que ce malheureux jeune homme devait être conduit à la potence par le bourreau de Nottingham. Les ordres sont donnés pour une exécution publique sur la place de la ville.

— Que Dieu nous protège, murmura Robin. Cher et bon père, ajouta-t-il en prenant la main du vieillard, voulez-vous me rendre un service ?

— Que désires-tu de moi, mon enfant ?

— Je désire, je demande, mon père, que vous veuilliez bien rentrer au château et prier le baron de vous accordez la faveur d'accompagner le prisonnier au pied de la potence.

— J'ai déjà obtenu cette grâce, mon fils ; je serai demain matin auprès de votre ami.

— Soyez béni, saint père, soyez béni. J'ai un mot suprême à dire à celui qui va mourir, et je voudrais vous charger, bon vieillard, de le lui répéter pour moi. Demain matin je serai ici près de ce groupe d'arbres ; daignez avoir la bonté, avant d'entrer au château, de venir entendre ma confidence.

— Je serai exact au rendez-vous que tu me donnes, mon cher fils.

— Merci, bon père ; à demain.

— À demain, et que la paix du Seigneur soit avec toi !

Robin s'inclina respectueusement, et le pèlerin, les mains croisées sur sa poitrine, s'éloigna en priant.

— Oui, à demain, répéta le jeune homme ; nous verrons demain si Will sera pendu !

— Il faudrait, dit Hal, qui avait prêté l'oreille à la conversation de Robin avec le confesseur du pauvre prisonnier, que vos hommes fussent placés à une courte distance du lieu de l'exécution.

— Ils seront à portée d'un appel, dit Robin.

— Comment ferez-vous pour les soustraire à la vue des soldats.

— Soyez sans inquiétude, mon cher Halbert, répondit Robin, mes joyeux hommes possèdent depuis longtemps l'art de se rendre invisibles, même sur les grands chemins, et, croyez-moi, ils n'iront pas frôler de leur pourpoint la poitrine des soldats du baron, et ils ne feront leur entrée en scène qu'à un signal indiqué à l'avance.

— Vous me paraissez si certain d'obtenir un succès, mon cher Robin, dit Allan, que j'en viens à souhaiter pour mes propres affaires une partie de la confiance qui vous anime en ce moment.

— Chevalier, répondit le jeune homme, permettez-moi de mettre William en liberté, de le conduire à Barnsdale, de le voir entre les mains de sa chère petite femme, et ensuite nous nous occuperons de lady Christabel. Le mariage projeté ne doit point avoir lieu avant quelques jours, nous avons le temps de nous préparer à une lutte sérieuse avec lord Fitz Alwine.

— Je vais entrer au château, dit Allan, et j'y apprendrai d'une manière ou d'une autre le secret de cette comédie. Si le baron a jugé à propos de rompre un engagement que l'honneur et la délicatesse devaient lui rendre sacré, je me trouverai en droit de mettre en oubli tout témoignage de respect, et il arrivera que, bon gré, mal gré, lady Christabel sera ma femme.

— Vous avez raison, mon cher ami, présentez-vous sur-le-champ devant le baron ; il ne s'attend pas à votre visite, ce qui est très probable, la surprise vous le livrera pieds et poings liés. Parlez-lui hardiment, et faites-lui comprendre que vous êtes dans l'intention d'employer la force pour obtenir lady Christabel. Pendant que vous allez faire auprès du lord Fitz Alwine cette importante démarche, je vais aller retrouver mes hommes et les préparer à accomplir avec prudence l'expédition que je médite. Si vous avez besoin de moi, envoyez un exprès à l'endroit où nous nous sommes rencontrés il y a quelques instants, vous êtes certain d'y trouver à toute heure du jour ou de la nuit, un de mes braves compagnons ; s'il est nécessaire pour vous d'avoir un entretien avec votre fidèle allié, vous vous ferez conduire à ma retraite. Maintenant, ne craignez-vous pas que, une fois entré au château, il vous devienne impossible d'en sortir ?

— Lord Fitz Alwine n'oserait agir de violence avec un homme comme moi, répondit Allan, il s'exposerait à un trop grand danger ; du reste, s'il a réellement le projet de donner Christabel à cet abominable Tristram, il sera tellement pressé de se débarrasser de moi que j'ai plutôt à craindre qu'il refuse de me recevoir qu'à appréhender qu'il me retienne auprès de lui. Ainsi, adieu, ou plutôt au revoir, mon cher Robin ; j'irai vous retrouver bien certainement avant la fin du jour.

— Je vous attendrai. Tandis qu'Allan Clare se dirigeait vers la poterne du château, Robin, Halbert et Much gagnaient rapidement la ville. Introduit sans la moindre difficulté dans l'appartement de lord Fritz Alwine, le chevalier se trouva bientôt en présence du terrible châtelain.

Si un spectre se fût levé de son tombeau, il eût causé moins d'effroi et de terreur au baron que ne lui en fit éprouver la vue du beau jeune homme qui, dans une attitude digne et fière, se tenait debout devant lui.

Le baron lança à son valet un regard si foudroyant que celui-ci s'échappa de la chambre de toute la vitesse de ses jambes.

— Je ne m'attendais pas à vous voir, dit Sa Seigneurie en ramenant ses yeux enflammés de colère sur le chevalier.

— C'est possible, milord ; mais me voilà.

— Je le vois bien. Heureusement pour moi que vous avez manqué à votre parole : le terme que je vous avais fixé est échu depuis hier.

— Votre Seigneurie fait erreur, je suis exact au gracieux rendez-vous qu'elle m'a donné.

— Il m'est difficile de vous croire sur parole.

— J'en suis fâché, parce que vous allez me mettre dans l'obligation de vous y contraindre. Nous avons pris de plein gré des deux parts un engagement formel, et je suis en droit d'exiger la réalisation de vos promesses.

— Avez-vous rempli toutes les conditions du traité ?

— Je les ai remplies. Il y en avait trois : je devais être remis en possession de mes biens, je devais posséder cent mille pièces d'or, je devais venir au bout de sept ans vous demander la main de lady Christabel.

— Vous possédez vraiment cent mille pièces d'or ? demanda le baron d'un air d'envie.

— Oui, milord. Le roi Henri m'a rendu mes propriétés et j'ai reçu le revenu produit par mon patrimoine depuis le jour de la confiscation. Je suis riche et j'exige que dès demain vous me donniez lady Christabel.

— Demain ! s'écria le baron, demain ! et si vous n'étiez pas ici demain, ajouta-t-il d'un air sombre, le contrat serait nul ?

— Oui ; mais écoutez-moi, lord Fitz Alwine : Je vous engage à éloigner de votre esprit le projet diabolique que vous méditez en ce moment ; je suis dans mon droit, je me trouve devant vous à l'heure fixée pour y paraître et rien au monde (il ne faut pas songer à employer la force), rien au monde ne pourra me contraindre à renoncer à celle que j'aime. Si vous agissez de ruse, en désespoir de cause, je prendrai, soyez-en certain, une revanche cruelle. Je connais une mystérieuse particularité de votre vie, je la révélerai. J'ai vécu à la cour du roi de France, j'ai été initié aux secrets d'une affaire qui vous concerne personnellement.

— Quelle affaire ? interrogea le baron avec inquiétude.

— Il est inutile pour le moment que j'entre avec vous dans de longues explications ; qu'il vous suffise de savoir que j'ai appris et garde en note le nom des misérables Anglais qui ont offert de livrer leur patrie au joug étranger. (Lord Fitz Alwine devint livide.) Tenez la promesse que vous m'avez faite, milord, et j'oublierai que vous avez été lâche et félon envers votre roi.

— Chevalier, vous insultez un vieillard, dit le baron en prenant une attitude indignée.

— Je dis la vérité, et rien de plus ; encore un refus, milord, encore un mensonge, encore un subterfuge et les preuves de votre patriotisme seront envoyées au roi d'Angleterre.

— Il est bien heureux pour vous, Allan Clare, dit le baron d'un ton doucereux, que le ciel m'ait donné un caractère calme et patient ; si j'étais d'une nature irritable et emportée, vous expieriez cruellement votre audace, je vous ferais jeter dans les fossés du château.

— Cette action serait une grande folie, milord, car elle ne vous sauverait pas de la vengeance royale.

— Votre jeunesse est une excuse à l'impétuosité de vos paroles, chevalier ; je veux bien me montrer indulgent alors qu'il me serait facile de punir. Pourquoi parler la menace aux lèvres avant de savoir si j'ai réellement l'intention de vous refuser la main de ma fille ?

— Parce que j'ai acquis la certitude que vous avez promis lady Christabel à un misérable et sordide vieillard, à sir Tristram de Goldsborough.

— En vérité, en vérité ! et quel est, je vous prie, le bavard imbécile qui vous a raconté cette histoire ?

— Ceci importe peu, toute la ville de Nottingham est en rumeur à propos des préparatifs de ce riche et ridicule mariage.

— Je ne puis être responsable, chevalier, des stupides mensonges qui circulent, autour de moi.

— Alors vous n'avez pas promis à sir Tristram la main de votre fille ?

— Permettez-moi de ne point répondre à cette question. Jusqu'à demain je suis libre de penser et de vouloir à ma guise ; demain est à vous : venez, je donnerai à vos désirs une entière satisfaction. Adieu, chevalier Clare, ajouta le vieillard en se levant, je vous souhaite bien le bonjour et je vous prie de me laisser seul.

— Au plaisir de vous revoir, baron Fitz Alwine. Souvenez-vous qu'un gentilhomme n'a qu'une parole.

— Très bien, très bien, grommela le vieillard en tournant le dos à son visiteur.

Allan sortit de l'appartement du baron le cœur rempli d'inquiétude. Il n'y avait point à se le dissimuler, le vieux seigneur méditait quelque perfidie. Son regard plein de menace avait accompagné le jeune homme jusqu'au seuil de la chambre ; puis il s'était retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, dédaignant de répondre au dernier salut du chevalier.

Aussitôt qu'Allan eut disparu (le jeune homme se rendait auprès de Robin Hood), le baron agita avec violence une sonnette placée sur la table.

— Envoyez-moi Pierre le Noir, dit brusquement le baron.

— À l'instant, milord.

Quelques minutes après, le soldat demandé par lord Fitz Alwine paraissait devant lui.

— Pierre, dit le baron, vous avez sous vos ordres de braves et discrets garçons qui exécutent, sans les commenter, les ordres qu'on leur donne ?

— Oui, milord.

— Ils sont courageux et savent oublier les services qu'ils sont à même de rendre ?

— Oui, milord.

— C'est bien. Un cavalier, élégamment vêtu d'un habit rouge, vient de sortir d'ici ; suivez-le avec deux bons garçons et faites en sorte qu'il ne gêne plus personne. Vous comprenez ?

— Parfaitement, milord, répondit Pierre le Noir avec un affreux sourire et en tirant à moitié de son fourreau un gigantesque poignard.

— Vous serez récompensé, brave Pierre. Allez sans crainte, mais agissez secrètement et avec prudence ; si ce papillon suit le chemin du bois, laissez-le pénétrer sous les arbres et là vous aurez le champ libre. Une fois expédié dans l'autre monde, enterrez-le au pied de quelque vieux chêne, couvrez la place de feuillage et de ronces ; personne ne pourra ainsi découvrir son cadavre.

— Vos ordres seront fidèlement exécutés, milord, et lorsque vous me reverrez, ce cavalier dormira sous un tapis de vert gazon.

— Je vous attends ; suivez sans retard cet impertinent damoiseau. Accompagné de deux hommes, Pierre le Noir sortit du château et se trouva bientôt sur les traces du chevalier.

Celui-ci, le front pensif, l'esprit absorbé et le cœur gonflé de tristesse, marchait lentement du côté de la forêt de Sherwood. En voyant le jeune homme sous l'ombrage des arbres, les assassins qui étaient sur sa piste tressaillirent d'une sinistre joie. Ils hâtèrent le pas et se tinrent cachés derrière un buisson prêts à s'élancer sur le jeune homme au moment opportun.

Allan Clare chercha des yeux le conducteur promis par Robin et, tout en explorant les environs, il réfléchissait aux moyens qu'il fallait prendre pour arracher Christabel d'entre les mains de son indigne père.

Un bruit de pas rapides vint arracher le chevalier à sa douloureuse rêverie ; il tourna la tête et aperçut trois hommes aux visages sinistres qui, l'épée à la main, s'avançaient vers lui.

Allan s'adossa contre un arbre, tira son épée du fourreau et dit d'un ton ferme :

— Misérables ! que me voulez-vous ?

— Nous voulons ta vie, élégant papillon ! cria Pierre le Noir en s'élançant sur le jeune homme.

— Arrière, coquin ! dit Allan en frappant son agresseur au visage. Arrière tous ! continua-t-il en désarmant avec une adresse incomparable le second de ses adversaires.

Pierre le Noir redoubla d'efforts, mais il ne put réussir à frapper son adversaire, qui avait mis non seulement un des assassins hors de combat en envoyant son épée sur les branches d'un arbre, mais qui avait encore fendu le crâne au troisième.

Désarmé et ivre de rage, Pierre le Noir arracha un jeune arbuste et revint vers Allan. Il frappa le chevalier sur la tête avec tant de violence que celui-ci laissa échapper son arme et tomba sans connaissance.

— La proie est abattue ! cria joyeusement Pierre en aidant ses compagnons blessés à se remettre sur leurs jambes ; traînez-vous jusqu'au château et laissez-moi seul, j'achèverai ce garçon. Votre présence ici est un danger et vos plaintes me fatiguent. Allez-vous-en, je creuserai moi-même le trou où je dois enfouir le corps de ce jeune seigneur. Donnez-moi la bêche que vous avez apportée.

— La voici, dit un des hommes. Pierre, ajouta le misérable, je suis à demi mort, il me sera impossible de marcher.

— Décampe ou je t'achève, répliqua Pierre.

Les deux hommes, transis de douleur et d'épouvante, se traînèrent péniblement hors du fourré.

Resté seul, Pierre se mit à l'œuvre ; il avait en partie achevé sa terrible besogne lorsqu'il reçut sur l'épaule un coup de bâton si énergiquement appliqué, qu'il tomba de tout son long sur le bord de la fosse.

Lorsque la violence de la douleur se fut un peu apaisée, le misérable tourna les yeux vers celui qui venait de le gratifier d'une aussi juste récompense. Il aperçut alors le visage rubicond d'un robuste gaillard vêtu du costume des frères dominicains.

— Comment, profane coquin au museau noir ! cria le frère d'une voix de stentor, tu frappes un gentilhomme à la tête et afin de cacher ton infamie, tu enterres ta malheureuse victime ! Réponds à ma question, brigand ; qui es-tu ?

— Mon épée va parler pour moi, dit Pierre en bondissant sur ses pieds ; elle va t'envoyer dans l'autre monde et là il te sera loisible de demander à Satan le nom que tu désires savoir.

— Je n'aurais pas besoin de me donner cette peine si j'avais le malheur de mourir avant toi, insolent coquin ; je lis sur ton visage ta parenté avec l'enfer. Maintenant, permets-moi de donner à ton épée le conseil de se taire, car si elle tente de remuer la langue, mon bâton lui imposera un éternel silence. Va-t'en d'ici, c'est ce que tu as de mieux à faire.

— Pas avant de t'avoir montré que je suis habile tireur, dit Pierre en frappant le moine de son épée.

Le coup fut si rapide, si violent, si adroitement dirigé, qu'il atteignit le frère à la main gauche en lui coupant trois doigts jusqu'à l'os.

Le moine jeta un cri, tomba sur Pierre comme la foudre, le courba sous sa puissante étreinte et lui appliqua une volée de coups de bâton.

Alors une sensation étrange s'empara du misérable assassin ; il perdit son épée, ses yeux se troublèrent, le sens des choses lui échappa, il devint fou et perdit la force de se défendre.

Lorsque le frère cessa de frapper, Pierre était mort.

— Le fripon ! murmura le moine épuisé de douleur et de fatigue, le damné fripon ! Croyait-il que les doigts du pauvre Tuck fussent faits pour être coupés par un chien normand ? Je lui ai donné, je crois, une bonne leçon ; malheureusement il lui sera difficile de la mettre à profit, puisqu'il a rendu le dernier souffle ; tant pis, c'est sa faute et non la mienne ; pourquoi a-t-il tué ce joli garçon ? Ah ! mon Dieu ! s'écria le bon frère en portant sa main restée intacte sur le corps du chevalier, il respire encore, son corps est chaud et son cœur bat, faiblement, il est vrai, mais assez pour révéler un reste de vie. Je vais le prendre sur mes épaules et le porter à la retraite. Pauvre jeune homme, il n'est pas lourd ! Quant à toi, vil assassin, ajouta Tuck en repoussant du pied le corps de Pierre, reste là, et si les loups n'ont pas encore dîné, tu leur serviras de pâture.

Cela dit, le moine se dirigea d'un pas ferme et rapide dans la direction de la demeure des joyeux hommes.

Quelques mots suffiront pour expliquer la capture de Will Écarlate.

L'homme qui avait rencontré Will en compagnie de Robin Hood et de Petit-Jean dans une auberge de Mansfeld était, par ordre supérieur, à la recherche du fugitif. Voyant le jeune homme en compagnie de cinq robustes gaillards qui pouvaient lui prêter main-forte, le prudent batteur d'estrade avait retardé le moment de sa capture. Il était sorti de l'auberge, avait envoyé à Nottingham la demande d'une troupe de soldats et ceux-ci, guidés par l'espion, s'étaient rendus à Barnsdale au milieu de la nuit.

Le lendemain, une étrange fatalité conduisit Will hors du château ; le pauvre garçon tomba entre les mains des soldats et il fut enlevé sans pouvoir opposer la moindre résistance.

William se livra d'abord à un violent désespoir ; puis la rencontre de Much lui rendit quelque espérance. Il comprit vite qu'une fois instruit de sa malheureuse situation, Robin Hood ferait tout au monde pour lui venir en aide, et que, s'il ne pouvait réussir à le sauver, du moins ne reculerait-il devant aucun obstacle pour venger sa mort. Il savait aussi, et c'était là une grande consolation pour son pauvre cœur, que bien des larmes seraient répandues sur sa cruelle destinée ; il savait encore que Maude, si heureuse de son retour, pleurerait amèrement la perte de leur mutuel bonheur.

Renfermé dans un sombre cachot, Will attendait dans les angoisses de la crainte l'heure fixée pour son exécution, et chaque heure lui apportait à la fois une espérance et une douleur. Le pauvre prisonnier prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venus du dehors, espérant percevoir l'écho lointain du cor de Robin Hood.

Les premières lueurs du jour trouvèrent William en prières ; il s'était pieusement confessé au bon pèlerin, et l'âme recueillie, le cœur confiant en celui dont il attendait la secourable présence, Will se prépara à suivre les gardes du baron qui devaient venir le chercher au lever du soleil.

Les soldats placèrent William au milieu d'eux et ils prirent le chemin de Nottingham.

En pénétrant dans la ville, l'escorte se trouva bientôt entourée d'une grande partie des habitants qui, depuis le matin, étaient dans l'attente de l'arrivée du funèbre cortège.

Quelque grand que fût l'espoir du malheureux jeune homme, il le sentit chanceler en ne voyant autour de lui aucun visage de connaissance. Le cœur de William se gonfla, des larmes, violemment contenues, mouillèrent sa paupière ; néanmoins il espéra encore, car une voix secrète lui disait : Robin Hood n'est pas loin, Robin Hood va venir.

En arrivant au pied de la hideuse potence qui avait été dressée par les ordres du baron, William devint livide ; il ne s'attendait pas à mourir d'une mort aussi infamante.

— Je désire parler à lord Fitz Alwine, dit-il.

En sa qualité de shérif, ce dernier était tenu d'assister à l'exécution.

— Que voulez-vous de moi, malheureux ? demanda le baron.

— Milord, ne puis-je espérer d'obtenir grâce ?

— Non, répondit froidement le vieillard.

— Alors, reprit William d'un ton calme, j'implore une faveur qu'il est impossible à une âme généreuse de me refuser.

— Quelle faveur ?

— Milord, j'appartiens à une noble famille saxonne, son nom est le synonyme d'honneur, et jamais aucun de ses membres n'a encouru le mépris de ses concitoyens. Je suis soldat et