
Paul Féval (père)
LA FABRIQUE DE CRIMES
(1866)
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Table des matières
CHAPITRE PREMIER MESSA – SALI – LINA
CHAPITRE II LA MACHINE INFERNALE
CHAPITRE III LES JARDINS DE BABYLONE
CHAPITRE IV LES PIQUEUSES DE BOTTINES RÉUNIES
CHAPITRE V L. D. F. E. V. – I. A. T. V. – D. E. J. – T. !
CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE
CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS
CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES
CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS
CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE
Voici déjà plusieurs années que les fabricants de crimes ne livrent rien. Depuis que l'on a inventé le naturalisme et le réalisme, le public honnête autant qu'intelligent crève de faim, car, au dire des marchands, la France compte un ou deux millions de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime. Or, le théâtre ne donne plus que la gaudriole et l'opérette, abandonnant le mélodrame.
Une réaction était inévitable. Le crime va reprendre la hausse et faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes délicates et vraiment françaises fermer leur écritoire élégante pour s'imbiber un peu de sang. La jeune génération va voir refleurir, sous d'autres noms, des usines d'épouvantables forfaits ! Pour la conversion radicale des charmants esprits dont nous parlions tout à l'heure, il faut un motif, et ce motif, c'est la hausse du crime. Hausse qui s'est produite si soudain et avec tant d'intensité que l'académie française a dû, tout dernièrement, repousser la bienveillante initiative d'un amateur qui voulait fonder un prix Montyon pour le crime.
Nous aurions pu, imitant de très loin l'immortel père de don Quichotte, railler les goûts de notre temps, mais ayant beaucoup étudié cette intéressante déviation du caractère national, nous préférons les flatter.
C'est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons dès le début de cette œuvre extraordinaire, qu'on n'ira pas plus loin désormais dans la voie du crime à bon marché.
Nous avons rigoureusement établi nos calculs : la concurrence est impossible.
Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre ; l'esprit, l'observation, l'originalité, l'orthographe même ; et ne voilà que du crime.
En moyenne, chaque chapitre contiendra, soixante-treize assassinats, exécutés avec soin, les uns frais, les autres ayant eu le temps d’acquérir, par le séjour des victimes à la cave ou dans la saumure, un degré de montant plus propre encore à émoustiller la gaîté des familles.
Les personnes studieuses qui cherchent des procédés peu connus pour détruire ou seulement estropier leurs semblables, trouveront ici cet article en abondance. Sur un travail de centralisation bien entendu, nous avons rassemblé les moyens les plus nouveaux. Soit qu'il s'agisse d'éventrer les petits enfants, d'étouffer les jeunes vierges sans défense, d'empailler les vieilles dames ou de désosser MM. les militaires, nous opérons nous-mêmes.
En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation d'assassinats, si nécessaire à la santé de cette fin de siècle décadent, tel est le but que nous nous proposons. Nous eussions bien voulu coller sur toutes les murailles de la capitale une affiche en rapport avec l'estime que nous faisons de nous même ; mais notre peu d'aisance s'y oppose et nous en sommes réduits à glisser ici le texte de cette affiche, tel que nous l'avons mûrement rédigé :
Succès, inouï, prodigieux, stupide !
LA FABRIQUE DE CRIMES
AFFREUX ROMAN
Par un assassin
L'Europe attend l'apparition de cette œuvre extravagante où l'intérêt concentré au delà des bornes de l'épilepsie, incommode et atrophie le lecteur !
Tropmann était un polisson auprès de l'auteur qui exécute des prestiges supérieurs à ceux de
LÉOTARD.
100
feuilletons, à soixante-treize assassinats donnent un total superbe de
7.300 victimes
qui appartiennent a la France, comme cela se doit dans un roman national. Afin de ne pas tromper les cinq parties du monde, on reprendra, avec une perte insignifiante, les chapitres qui ne contiendront pas la quantité voulue de Monstruosités coupables, au nombre desquelles, ne seront pas comptés les vols, viols, substitutions d'enfants, faux en écriture privée ou authentique, détournements de mineures, effractions, escalades, abus de confiance, bris de serrures, fraudes, escroqueries, captations, vente à faux poids, ni même les
ATTENTATS À LA PUDEUR,
ces différents crimes et délits se trouvant semés à pleines mains dans cette œuvre sans précédent, saisissante, repoussante, renversante, étourdissante, incisive, convulsive, véritable, incroyable, effroyable, monumentale, sépulcrale, audacieuse, furieuse et monstrueuse,
en un mot,
CONTRE NATURE,
après laquelle, rien n'étant plus possible, pas même la
Putréfaction avancée,
il faudra
Tirer l'échelle ! ! !
Il était dix heures du soir…
Peut-être dix heures un quart, mais pas plus.
Du côté droit, le ciel était sombre ; du côté gauche, on voyait à l'horizon une lueur dont l’origine est un mystère.
Ce n'était pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores boréales sont rares dans nos climats, et le Vésuve est situé en d'autres contrées.
Qu'était-ce ?…
Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Sévigné et marchaient un à un. C'était des inconnus !
On le voyait à leurs chaussons de lisière et aussi à la précaution qu'ils prenaient d'éviter les sergents de ville.
La rue de Sévigné, centre d'un quartier populeux, ne présentait pas alors, le caractère de propreté qu’elle affecte aujourd'hui ; les trottoirs étaient étroits, le pavé inégal ; on lui reprochait aussi d'être mal éclairée, et son ruisseau répandait des odeurs particulières, où l'on démêlait aisément le sang et les larmes…
Un fiacre passa. Le Rémouleur imita le sifflement des merles ; le Joueur d'orgue et le Cocher échangèrent un signe rapide. C'était Mustapha.
Il prononça quatre mots seulement :
– Ce soir ! Silvio Pellico !
Au moment même où la onzième heure sonnait à l'horloge Carnavalet, une femme jeune encore, à la physionomie ravagée, mais pleine de fraîcheur, entr'ouvrit sans bruit sa fenêtre, située au troisième étage de la Maison du Repris de justice. Une méditation austère était répandue sur ses traits, pâlis par la souffrance.
Elle darda un long regard à la partie du ciel, éclairée par une lueur sinistre et dit en soupirant :
– L'occident est en feu. Le Fils de la Condamnée aurait-il porté l'incendie au sein du château de Mauruse !
Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitôt sur le toit voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrêtèrent court.
Ils levèrent simultanément la tête, – en tressaillant !
Le premier était bel homme en dépit d'un emplâtre de poix de Bourgogne qui lui couvrait l'œil droit, la joue, la moitié du nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton. Â la vue de cet emplâtre d'une dimension inusitée, un observateur aurait conçu des doutes sur son identité. Rien, du reste, en lui, ne semblait extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son vêtement consistait en une casquette moldave et une blouse, taillée à la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait assez qu'on l'avait coupé dans les défilés du Caucase. Il n'avait point de bas, ni de décorations étrangères.
Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant.
Le second, plus jeune et vêtu comme les marchands de contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour dissimuler une loupe considérable qui déparait un peu la régularité de ses traits.
Le troisième et dernier, doué d'une physionomie insignifiante en apparence, mais féroce en réalité, portait la livrée des travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche. Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et un pantalon écossais.
Évidemment, ils avaient adopté tous les trois ces divers travestissements pour passer inaperçus dans la rue de Sévigné.
Quels étaient leurs desseins ?
Il était facile de reconnaître à première vue, malgré le masque de tranquille indifférence attaché sur leur visage que c’était trois malfaiteurs intelligents et endurcis.
À l'instant où ils levaient les yeux vers le toit d'où le cri de chouette venait de ***ber[1], une fusée volante s'alluma et décrivit dans les airs une courbe arrondie.
– C'est le signal ! dit le premier inconnu.
– La route est libre, ajouta le second, rien n'arrêtera nos pas.
Le troisième conclut :
– Mort aux malades du docteur Fandango !
La fenêtre du troisième étage se referma avec précaution et Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'était elle), pensa tout haut :
– Mustapha tarde bien ! si le Fils de la Condamnée a réussi, tout n'est pas encore perdu !
Elle disparut après avoir jeté un dernier regard à la lueur lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel.
Les trois inconnus, cependant, s'étaient retournés au son de leurs propres voix et groupés en rond d'un air impassible.
L'école du danger leur avait appris à contenir l'expression de leurs craintes et de leurs espérances.
Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des véhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui à MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces voitures, si propres par leur taille, à cacher des armes prohibées, des trappes et des double fonds, ainsi qu'à dissimuler des conspirateurs, était arrêtée devant le trottoir. Elle abritait momentanément nos trois inconnus contre tous les regards.
Ils s'examinèrent l'un l'autre minutieusement.
– Messa ! prononça avec mystère celui qui était bel homme en dépit d'un emplâtre de dimension inusitée.
– Sali ! fît le second.
– Lina ! acheva le troisième.
Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges, entendit ces trois étranges locutions. Il les réunit, les dédoubla et dit en lui-même :
– Ça fait Messalina !
C'était un impubère vif, grêlé, gracieux, rieur et bancroche comme tous les gamins de Paris.
À la voiture de vidange à air comprimé, trois grands chevaux percherons étaient attelés.
Gringalet, souple comme un serpent, eut l'idée de se glisser entre la queue et la croupe de l'un de ces animaux.
Une fois installé là, convenablement, il prêta l'oreille. Sa curiosité était éveillée. Son intelligence précoce l'avertissait que ce nom coupé en trois était le symptôme d une situation saisissante.
En effet, celui qui avait prononcé le mot Messa, tendit ses mains aux deux autres. Ils échangèrent aussitôt plusieurs signes maçonniques, connus d'eux seuls. Après quoi Sali tira de son sein un pli scellé aux armes de Rudelame de Carthagène, anciens seigneurs du pays, ruinés par des cataclysmes, et Lina montra une bouteille, bouchée à l'aide d'un parchemin vert.
– Dix-huit ! prononça-t-il à voix basse.
– Vingt-quatre ! répliqua Sali.
– Trente-trois ! gronda Messa d'un accent caverneux : tous clients du docteur Fandango !
– Tous clients du docteur Fandango ! répétèrent Sali et Lina.
Gringalet croyait rêver.
Messa poursuivit, en soulevant un peu son emplâtre pour respirer plus commodément l'air de la nuit :
– Total général soixante-treize ! c'est notre compte.
Les deux autres firent écho, répétant :
– Soixante-treize ! c'est notre compte.
Et Messa avec une gaieté farouche ajouta :
– M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus le marché.
En même temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son lugubre. Gringalet comprenait vaguement.
La moelle de ses os se figeait dans ses veines !
– C'est donc bien vrai ! ce que disent les romans à un sou, pensa-t-il. Paris contient d'épouvantables mystères !
Ces inconnus sont peut-être les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
Sa voix s'arrêta dans son gosier, tout son corps trembla.
Si c'était vrai, une simple queue de cheval percheron le séparait d'un trépas inévitable.
Sali, cependant, toucha son pli, scellé d'armes nobiliaires et murmura :
– Le Fils de la Condamnée nourrit des projets. M. le duc nous convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'étendent sur le fleuve.
– C'est bien, dit Messa. Depuis la dernière assemblée, trois cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont Paris, ville de plaisirs insouciants, ne soupçonne pas même l'existence.
– Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la jeune et belle Elvire.
Un triple éclat de gaieté sinistre ponctua cette communication et Lina, débouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta :
– Donnez vos fioles ; pendant que la voiture de vidange à air comprimé nous protège contre tous les regards, je vais faire la distribution de l'élixir funeste !
Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'était pas sans connaître les innombrables et horribles dangers que Paris dissimule sous le riant manteau de ses fêtes.
Mais à onze heures du soir, dans la rue de Sévigné, une distribution d'élixir funeste, destiné sans nul doute à décimer les populations ! ceci dépassait toutes les bornes !
Pour lui démontrer qu'il n'était pas le jouet d'une vaine illusion, il fallut un fait matériel.
Au moment où Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille, afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se répandit dans l'atmosphère, une odeur indéfinissable et si pénétrante que les trois Pieuvres mâles, malgré l'habitude invétérée qu'ils avaient de cet aromate, éternuèrent à l'unanimité.
Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dévoiler sa présence. En dépit de sa jeunesse, il avait de la perspicacité. Loin de se laisser abattre par la position précaire qu'il occupait entre la croupe et la queue du cheval, il se mit à fixer dans sa mémoire le nom à compartiment des trois inconnus : Messa, Sali, Lina et les divers détails de cette scène inconcevable afin de les révéler au docteur Fandango qui était son bienfaiteur et son parrain.
En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le malheur d'être le fils illégitime, l'avait abandonné dès sa plus tendre enfance aux soins du hasard.
Nous n'aimons pas les digressions, mais nous déclarons qu'un homme comme il faut ne doit jamais détailler le fruit de ses débauches, surtout lorsqu'il est officier ministériel.
Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en métal d'Alger qu'ils portaient, attachée à leur chaîne de montre. Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie :
– Voilà de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame !
– Silence ! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres une autorité morale. Nous avons une position agréable chez M. le duc. Ne la perdons pas par de puériles étourderies. Bien des oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les créatures du docteur Fandango : le Joueur d'orgues, le Rémouleur, et surtout Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre, une naissance féodale et une éducation de premier ordre. Nous avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous épier. Bien plus, dans cet unique but, elle a même accueilli l'amour d'un simple gendarme ! La multiplicité de nos ennemis commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estimé dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la demeure, ici près ? on l’appelle la Maison du Repris de justice ! Toi, Arbre-à-Couche, tu passes pour avoir été mal guillotiné ! Moi-même, je n’ai pas conservé au nom de Boulet Rouge toute la considération dont l'avaient entouré mes ancêtres. Ainsi donc, soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de faire des mots, ne risquons pas notre aisance !
Comme tous les braves, le célèbre Boulet-Rouge, l'homme à l'emplâtre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilité ; ses compagnons, moins lettrés, restaient sous le charme de sa faconde et oubliaient d'ouvrir l'œil de lynx.
Gringalet, au contraire, dans l'intérêt de son bienfaiteur le docteur Fandango, était tout oreilles. Il classait dans sa jeune mémoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le véritable nom de Messa était Boulet-Rouge ; Lina s'appelait Carapace ; Sali se nommait Arbre-à-Couche et devait avoir au cou le vestige particulier à la guillotine. Tous trois possédaient un élixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du vulgaire.
Hier encore, Gringalet n'était qu'un enfant naturel, vendant les listes des loteries autorisées, ou ouvrant la portière des fiacres, à l'entrée des lieux de réjouissance, tels que spectacles, bals et restaurants ; aujourd'hui, la connaissance de tant de secrets le mûrissait de plusieurs lustres.
Il se cramponnait à son poste bien qu'il en sentit les inconvénients.
Cette nature abrupte, mais dévouée, préférait sa cachette incommode à un lit de roses, où il ne lui eut pas été donné de se rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize meurtres quotidiens qui désolaient la France.
Ces caractères se font très rares.
Les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée (puisque nous connaissons désormais leur position sociale), avaient d'excellents motifs pour causer en toute sécurité sur le trottoir de la rue de Sévigné. Outre la voiture, déjà nommée, qui les isolait de la chaussée, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prête à signaler le moindre danger à l'aide d'une fusée volante.
C'était Tancrède, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui manquaient, ex-enfant de chœur de Saint-Eustache, congédié pour abus de burettes. Il était le neveu propre de Dinah Tête-d'Or, concubine d'Arbre-à-Couche. Il aurait pu passer pour incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il était porté.
Nous avons besoin de poser ces détails, en apparence indifférents, pour rendre compréhensible la catastrophe vraiment neuve qui va clore ce second chapitre.
À onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, « l'Escarboucle de Charenton-le-Pont » comme l'appelait Brissac son gendarme et son esclave, ouvrit avec précaution la porte du réduit modeste où elle abritait son talent et sa beauté. Vous n'auriez pu la voir sans l'aimer ; elle portait son galant déshabillé de nuit et tenait à la main une carafe de cassis et un verre à patte.
Elle monta deux étages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa tête charmante À une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une voix douce elle appela Tancrède, surnommé Chauve-Sourire.
Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien la voix douce qui l'avait appelé plus d'une fois déjà pour lui offrir du vespétro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir les intérêts de cet homme remarquable.
Tancrède vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant des innocentes séductions de son sexe, elle l'entraîna dans sa chambre où elle l'enferma à double tour, en ayant soin de mettre aussi le verrou et plusieurs barres de fer très solides.
Dès lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur sécurité devenait chimérique.
Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergère, ôta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle descendit l'escalier quatre à quatre. En descendant et par surcroît de précaution, elle posa sur son faux nez, une paire de lunettes vertes, propriété d'un jeune écrivain déjà célèbre qui portait ombrage à Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi les lunettes vertes d’un jeune homme dépourvu d'aisance, sans pour cela manquer aux lois de l'honneur.
Parvenue au rez-de-chaussée de la Maison du Repris de justice, Mandina de Hachecor enfila l’allée et se glissa comme un vent coulis derrière les trois Pieuvres mâles qui causaient toujours. Boulet-Rouge la vit, il avait un œil d'aigle, mais, trompé par son déguisement, il la prit pour un bas-bleu.
Mandina franchit la chaussée et s'élança sur le trottoir opposé où se trouvaient également trois hommes, bien différents de Messa, Sali, Lina.
Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre le duc de Rudelame-Carthagène et le docteur Fandango. L'autorité étendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris.
De même que les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée étaient soudoyés par le duc, de même les trois belles et robustes natures, rassemblées sur le trottoir opposé travaillaient pour Fandango.
C'était Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rémouleur et Mustapha, le conducteur de citadine.
Tous trois déguisés en hommes du peuple !
Remarquez ceci : Jadis les gens du peuple se déguisaient en grands seigneurs pour faire leurs méchants tours ; aujourd'hui, 'depuis que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens de qualité se mettent en voyous pour pouvoir pénétrer dans tous ces souterrains où grouille le crime. C'est un échange fait entre l'auvergnat à cinq centimes et l'habit noir à un sou.
Mandina ôta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes ; elle arracha son chapeau de bergère. Il ne lui manquait désormais que sa crinoline.
– Paris ! dit-elle, craignant de n'être pas reconnue.
– Palmyre ! répondirent les trois bons cœurs.
Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec énergie :
– Vous ai-je suffisamment prouvé que je suis Mandina, la fille du grand chef des Ancas ! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont ?
– Oui ! répondit Mustapha, tu as notre confiance, parle.
Il se permit en même temps un geste régence autant qu'indiscret, car il aimait les dames. Sans cela, il eut été parfait. Mandina le repoussa avec décence et dit :
– J'ai examiné le ciel avec soin ; une lueur a paru du côté de Mauruse où s'est écoulée mon enfance.
Pollux, Castor et Mustapha se regardèrent sans frémir.
– Que Dieu protège le Fils de la Condamnée, murmura le chœur des belles natures.
Et tous se serrèrent la main d'une façon particulière.
Mandina, contenant son émotion, prit une pose plus saisissante.
– Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le véhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres à cacher tous les forfaits.
– Contient-elle des animaux dangereux ? demanda vivement Mustapha.
S'il n'avait pas d'épée, à cause de son métier civil, néanmoins il était digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer.
– Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans, mais au dehors ; sur le trottoir qui vous fait face, et à l'abri de cette volumineuse machine, j'ai vu réunis : Carapace, l'homme à l'élixir funeste ; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet-Rouge, l'assassin du cent-garde !
Castor, le rémouleur, grinça aussitôt les dents. Ce n'est pas étonnant, le cent-garde était son propriétaire.
Mustapha mesurait déjà de l'œil la voiture de vidange. Il était dans son caractère de la franchir, au lieu d'en faire le tour.
– Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de l'enfant !…
Un cri d'horreur s'éleva de toutes les poitrines.
Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vidé et purifié la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de justice, dont le rez-de-chaussée était occupé par deux industriels brevetés : un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un commerçant en colle de poisson.
Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochèrent les uns des autres si étroitement que leurs haleines se confondirent.
Elles n'étaient pas toutes agréables.
Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions étranges disait :
– L'amadou à l'usage des fumeurs est une des plus récentes inventions de ce siècle qui marche d'un pas sûr vers le progrès matériel. Il a produit le télégraphe électrique et la photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop long d'énumérer dans des circonstances aussi graves. Plus récemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs, ce petit briquet étonnant avec lequel on parvient à enflammer les allumettes de la régie. J'en possède un. Il suffirait de se glisser jusqu'à cette voiture énorme, de présenter avec adresse à l'ouverture du robinet d'arrivée une allumette préalablement enflammée… L'esprit s'étonne de ce qui arriverait !
Les compagnons de Mandina éprouvèrent un malaise, excepté Mustapha dont l'esprit résolu et subtil était fait pour comprendre les avantages incalculables de cette combinaison.
– Je l'oserai ! prononça-t-il avec un geste intraduisible. Si ma mère me voit du haut des cieux, elle appréciera les motifs de cette démarche. C'est le seul moyen honnête que nous ayons pour débarrasser l'Europe civilisée de ces trois Pieuvres mâles.
Mandina, pour cette bonne réponse, lui confia aussitôt sa main à baiser. Castor et Pollux approuvèrent la résolution de Mustapha. Celui-ci, pâle d'émotion, mais gardant aux pommettes cette tache rouge qui indique la phtisie galopante, reçut de mademoiselle de Hachecor, le briquet récemment inventé. Muni de cette arme incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de vidange.
Les employés allaient justement fermer les robinets. Une minute de plus et l'entreprise était manquée.
Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire ; ils se préparaient à partir en fredonnant des chants patriotiques.
Mustapha était beau à voir au moment où par des prodiges de patience, il réussissait à enflammer une récalcitrante allumette de l'impôt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon un tremblement général et bien naturel. Il approcha la préparation chimique du robinet en murmurant :
– Ô ma mère !…
L'effet se fit un peu attendre ; mais pour n'être pas instantané, il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et pareille à plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol, jusqu'à la rue Saint-Antoine, située non loin de là. Toutes les vitres de la rue de Sévigné, sans en excepter une seule, furent mises en pièces. Quelques pavés même, furent déchaussés comme des dents malades.
Une odeur nauséabonde et infectante se répandit dans l'air. Les maisons de la rue du sinistre furent maculées du sol au faîte et les ruisseaux roulèrent des flots de déjections putrides et asphyxiantes.
Mais là, ne se bornèrent pas les dégâts.
Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout âge, trouvèrent la mort dans cette combinaison qui leur était absolument étrangère. Outre la corruption fétide, le ruisseau déversa dans l'égout des flots de sang, tandis que la chaussée était jonchée de lambeaux humains en différents endroits. Les amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la journée du lendemain reconnaître dans ce rouge fouillis, les morceaux de ceux qui leur étaient chers. C'était horrible, mais intéressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des gens de province en quantité. Les différentes administrations de chemins de fer avaient eu l'excellente idée d'improviser des trains de plaisir.
Anticipant sur les événements, nous dirons ici que par les soins de l'autorité, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres mélangés à la vidange, ne tardèrent pas à mettre la peste noire dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie n'est pas venu à notre connaissance, la préfecture de police en garda le secret avec un soin jaloux ; mais il fut tellement considérable que 232 familles aisées émigrèrent à Versailles, ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain à faire croire qu'elle a passé un traité avec les épidémies.
Telles peuvent être les suites des briquets à l'usage des fumeurs. Et chaque fois que vous détournez une institution de son but, vous pouvez vous attendre à des désastres semblables.
Revenons sur nos pas : quelques détails de la catastrophe pourront réjouir les dames.
Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le conducteur, les employés avaient été réduits en poussière impalpable ainsi que les trois chevaux percherons.
C'est ici le lieu de répondre à une lettre anonyme, fruit de la malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri commode entre la croupe et la queue d'un cheval.
À quoi servent ces plates objections ? Qu'opposer à un fait ? Nous méprisons les lettres anonymes. Tel est notre réponse.
D'ailleurs, Gringalet était de petite nature. Il avait eu occasion de rendre un service futile au percheron… Bref, le percheron s'était prêté à la chose.
De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de la mâchoire inférieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs, la fit monter en épingle pour témoigner du miracle qui préserva ses jours. Sa dame la porte.
Deux brevetés, le marchand de cirage et le commerçant en colle furent foudroyés sur la porte de leur maison. Ils étaient ennemis, en qualité de voisins : le trépas les réunit. Seize jeunes enfants revenant de l'école à cette heure avancée, par suite d'un gala qui avait célébré le jour de naissance de la pension Trîcot, furent massacrés péniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la circonstance pour risquer sa première équipée, reçurent la mort également.
Enfin, ils étaient soixante-treize, pas un centimètre humain de moins.
Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux docteur Guillotin, tué par sa propre découverte, c'est que M. et madame Fabrice, brevetés, inventeurs du briquet, furent trouvés au nombre des victimes. Ils étaient dans la force de l'âge, et ils s'aimaient.
Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73, ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires.
Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant l'explosion, Gringalet avait quitté son poste d'observation. Pourquoi ? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cessé leur conférence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique.
Ne l'en blâmez pas, ce fut son salut. Au moment même de l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le Rémouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une allée sombre qui faisait face à la Maison du Repris de justice, tandis que Mustapha, plus rapproché de la machine infernale, disparaissait dans un tourbillon de flamme et de fumée. Mustapha fut projeté avec une violence excessive jusqu'à la rue du Parc Royal où se termine la rue de Sévigné. Arrivé là, il eut la présence d'esprit de se tâter, car il croyait être mort. Rien ne lui manquait, sinon une oreille emportée par la roue de la voiture à vidange. Il revint en arrière pour la chercher, mais l'obscurité l'empêcha de la rencontrer.
Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier étroit, situé au fond de l'allée sombre. Ils comptèrent cent seize marches et s'arrêtèrent devant une petite porte qui avait je ne sais quoi d'énigmatique.
Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit :
– C'est là ! J'ai compté !
– Frappez, répliqua Pollux, vous connaissez la façon convenue.
La fiancée du gendarme obéit ; elle frappa quinze coups, ainsi, espacés, 5, 4, 3, 2, 1.
Derrière la porte, on entendit un faible bruit…
– Qui vive ? demanda une voix imposante et cassée.
Le Rémouleur répondit :
– Les Malades du docteur Fandango !
Une clef grinça dans la serrure et la porte laissa voir en s’ouvrant une noble tête de vieillard.
C'était Silvio Pellico !
Il nous reste à dire ce qui advint des trois personnages chargés de crimes, contre lesquels était dirigée la machine infernale : Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre-à-Couche et Carapace, autrement dit : les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
Quand la voiture chargée de gaz délétère éclata, leur première pensée fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage dans l'âme des traîtres de mélodrame, mais ils n'en eurent pas le temps. Ils étaient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui les surprit de la façon la plus fâcheuse. Les gaz, prenant de l'air, avec une fureur inouïe, les saisirent tous trois ensemble, les soulevèrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des brins de paille, et les lancèrent à trente-deux mètres au dessus de la maison.
Tancrède, dit Chauve-Sourire enfermé dans la chambre de Mandina, les vit passer devant la fenêtre avec une vitesse de projectiles. Il put croire que tout était fini pour eux : juste châtiment de leurs trop nombreuses faiblesses.
Mais, parvenus à trente-deux mètres au-dessus du toit, leur pesanteur spécifique, combattant la force de projection, détermina une triple bascule, qui s'exécuta simultanément ; puis, après être restés un millième de seconde stationnaires dans l'infini, Messa, Sali et Lina commencèrent à tomber avec une vitesse graduée, triplée par le carré des distances parcourues, ou peut-être par le carré de leurs poids. Bref, c'est à vérifier.
Quoi qu'il en soit, ils étaient bel et bien flambés. Chauve-Sourire qui les vit à travers les vitres brisées, repasser comme trois boulets de canon leur cria :
– Il m'est impossible d'allumer la fusée volante : méfiez-vous !
Avertissement inutile et tardif.
Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous allons raconter est peut-être trop hardi. Que voulez-vous que nous y fassions ? Les invraisemblances produisent des situations renversantes.
À l'étage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanément habitée par Tancrède, il y avait un balcon. En passant près de ce balcon, les trois Pieuvres mâles qui fendaient l'air côte à côte, dans des attitudes diverses, étendirent leurs bras par un mouvement machinal. Leurs mains rencontrèrent la grille du balcon et s'y accrochèrent avec la ténacité du désespoir.
La grille fléchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en définitive, et ils se trouvèrent suspendus entre le trottoir et le ciel.
Ils étaient un peu étourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des émotions fortes et pénétrantes. Au-dessous d'eux, tout était silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se masser sur le lieu du sinistre.
La première voix qu'ils entendirent appartenait à un sergent de ville, qui disait, modérant la fougue des premiers curieux :
– Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voilà une histoire !
Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses deux collègues, Arbre-à-Couche et Carapace, il devina la sienne propre et pensa :
– Ce balcon a été notre ange sauveur !
– Où suis-je ? demanda Carapace avec trouble.
Arbre-à-Couche lâcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait mal à son aise.
Boulet-Rouge déposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il n'avait point abandonné pendant cette péripétie. Il était gêné par ce petit meuble. Ayant dès lors ses deux mains libres, il exécuta un mouvement gymnastique, en trois temps, bien détachés, et se trouva debout sur le balcon.
Déjà, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola pour l'empailler dans de l'esprit de vin.
Boulet-Rouge aida ses deux compagnons à monter, et ils se trouvèrent bientôt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de la balustrade.
Le balcon du second étage de la Maison du Repris de justice était un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de Babylone, qui mettent ça et là un sourire aux façades revêches de nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges, des pois de senteur et des cobæas, ces lianes en miniature dont le mièvre feuillage, console et repose les yeux rougis des travailleuses de Paris.
Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres ouvrières, mais elles cèdent volontiers à ces chers cobæas la moitié de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les mois d'été, un coin vert où rafraîchir l'inflammation de leurs paupières.
Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors tout l'atelier de sourire. L'oiseau égaré leur parle vaguement du ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons qui bordaient la route si longue, si longue…
La route qu'elles prirent un jour pour échanger tout cela contre les puanteurs de Paris.
Nous avons pris la liberté de semer en passant ces quelques phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la poésie dans notre cœur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y reviendrons plus. D'ailleurs ces chères exilées ont Bullier, le Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe.
Une lueur venait à travers les carreaux de la croisée. L'œil perçant de Boulet-Rouge l'aperçut le premier.
– Silence ! dit-il. La destinée nous a conduits dans des lieux habités. À cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits politiques pour un verre de cognac.
– Vains désirs, dit Carapace.
– Nous sommes ici séparés du monde entier, ajouta Arbre-à-Couche.
Boulet-Rouge reprit avec fierté.
– Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Après le trouble inséparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur assiette. Je vois les événements d'un œil froid et calculateur. Nous sommes ici sur le balcon des « Piqueuses de bottines réunies », atelier libre…
– Quoi, si près de notre point de départ ? s'écria Arbre-à-Couche avec l'accent de la surprise.
Une idée sanguinolente traversait déjà l'esprit de Carapace. Il murmura :
– Messa, Sali !
– Lina ! répondirent les deux autres.
– Les péripéties les plus inattendues, reprit Carapace, ne doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons à M. le duc Rudelame-Carthagène par les liens combinés du crime et de l'économie. J'ai confusément le soupçon que l'atelier des Piqueuses de bottines réunies appartient à la clientèle du docteur Fandango. Consulte la liste, Arbre-à-Couche.
Nous ferons remarquer ici un détail curieux. Quand les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée causaient, ils se donnaient mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de travailler, ils revenaient à ces mystérieux sobriquets composés de Messalina dédoublé : Messa, Sali, Lina.
L'attaque règle la défense. Dans le camp opposé, Mandina de Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi des professions apparentes qui cachaient des rejetons de l'ancienne féodalité, des banquiers, des artistes et des bacheliers ès-lettres.
Arbre-à-Couche, l'homme aux papiers scellés d'un cachet nobiliaire, fouilla aussitôt dans sa poche avec inquiétude. Il songeait à la culbute exécutée à trente-deux mètres au-dessus des toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se retourner. Il n'en était rien heureusement, aussi s'écria-t-il :
– Ô providence ! je n'ai rien perdu !…
Carapace répondit :
– J'ai bien gardé ma bouteille de fer-blanc bouchée avec du papier gris vert.
Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son cercueil d'enfant :
– Tout est étrange dans la situation où nous sommes.
Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile à définir. Boulet-Rouge pâlit. L'idée d'un déficit lui traversa l'esprit comme un éclair.
– Mon cercueil se serait-il ouvert à mon insu ? s'écria-t-il.
Il l'ouvrit précipitamment et, le voyant vide, il râla d'une voix étranglée par la mauvaise humeur :
– J'ai perdu mon enfant !
En ce moment, ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage. La prunelle des tigres de la jungle, dans l’Inde, ont[3] de ces lueurs étranges dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle vagissements, avait frappé son oreille subtile à travers la fenêtre close.
– Ah ! se dit-il en lui-même, ce n'est pas la peine de se désoler. Voilà de quoi remplir ma botte.
Arbre-à-Couche, qui avait déplié sa liste aux armes de M. le duc, mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une incroyable perfection.
Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal. Ils prêtèrent aussitôt une oreille attentive.
– Ce n'était pas une coupable erreur, dit Arbre-à-Couche. Les petites ainsi dénommées : Les Piqueuses de bottines réunies, usent des drogues du docteur Fandango.
Il y eut un silence, comme après tout arrêt prononcé.
Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne le quittait point. D'une main sûre il scia un carreau, le détacha et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la croisée.
– Les chemins sont ouverts, dit-il.
Sans perdre de temps, ils passèrent et Boulet-Rouge prononça :
– Attendez-moi un instant, ici, j'aperçois le berceau… je vais assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil.
On ne pouvait rien objecter à une pensée si sage.
Boulet-Rouge ouvrit son coutelas…
Juste à la même minute, de l'autre côté de la rue de Sévigné, une fenêtre s'ouvrit aussi au cinquième étage, La tête blanche et vénérable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des nuits.
Tancrède, dit Chauve-Sourire, était toujours prisonnier dans la chambre de Mandina de Hachecor. Il aperçut le célèbre vieillard, saisit son arc, le banda, y adapta une flèche empoisonnée, ajusta et tira.
La flèche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa un cri de soie déchirée et disparut à tous les yeux !…
Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui étudiait la Tour de Nesle, lança ces mots :
– Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez !
Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur.
Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes, rieuses et débauchées, étaient réunies autour d'une table malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle où les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée venaient de s'introduire par escalade et effraction, à celle hélas ! où se trouvait le berceau.
Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les blondes, les châtaines, les rousses aussi ; elles travaillaient très bien, très vite et de très bon cœur. On ne travaille ainsi qu’à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne.
Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on nomme du chien, qui les faisait presque jolies. C'étaient pour la plupart des minois chiffonnés qui n'eussent point supporté l'analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes bouches souvent, montrant des poignées de perles.
Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution, mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu moitié pour un prix fou.
Les noms étaient caractéristiques : les petits noms. Les noms de l'atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre : ce ne sont pas les noms de familles.
Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.
Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs, quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma.
Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment Joséphine.
C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de qualité, morte avant l'âge du chagrin qu'elle avait de s'appeler Léopoldine.
Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race. Où diable voulez-vous que Chiquita soit née !
Il y avait la, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l'on était obligé de les distinguer, par des surnoms : Chiffette, Cocarde, Colibri, Œillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc. ; il y avait sept Amanda, quatre Reine et trois Irma.
Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon cœur, n'étaient pas très variées ; on entendait ça et là :
– Fallait pas qu'y aille !
– Des navets !
– Et ta sœur ?
– Ma sœur ? est à bord d'une chaloupe à vapeur ! avec le chauffeur ! qu'est son abuseur !
– C'est rigolo !
Et autres…
C'est suffisant à les tenir en joie.
Aujourd'hui, la réunion avait un caractère particulier pour un double motif : d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que c'était, était revenue toute pâle, disant qu'elle n'avait jamais rien vu de si horrible dans le Petit Journal. Tout le monde avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou-Fleur, la gérante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anaïs Chiffette, Anaïs Œillet d'Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré qu'avant tout la veille devait être finie.
On obéit bien autrement à une gérante d'association libre, qu'à la «demoiselle » d'une maison ordinaire.
Le second motif était plus intéressant.
Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu'elle vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de familles princières, persécutées par l'infortune au théâtre de l’Ambigu-Comique.
Nous sommes forcés de remonter, au commencement de cette soirée pour expliquer la présence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, à la table des Piqueuses de bottines réunies.
Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles dans le deuil, la gérante de l'atelier était sortie pour acheter du thé, du sucre et du rhum ; l'habitude étant de s'accorder cette douceur quand la veillée se prolongeait jusqu'à minuit et au delà.
En allant chez l'épicier, la gérante n'avait rien vu d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de hibou.
Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.
Mais comme elle traversait l'allée sombre de la Maison du Repris de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements inarticulés.
Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'éloge, tant elles ont déjà rendu de services à l'humanité.
Elle eut l'idée candide d'en allumer une et vit alors un spectacle attachant.
La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient sous ses yeux.
La jeune fille, étendue sur les dalles de l'allée, venait de mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très viable.
Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté incalculable, essayait d'une main d'étrangler l'enfant nouveau-né, et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais d'un travail curieux et manifestement empoisonné[4].
Une seconde encore, et c'en était fait des deux infortunées créatures.
Anaïs le comprit ; ce n'était qu'une faible femme, douée d'une éducation médiocre et de mœurs relâchées, mais elle avait de l'initiative. Son cœur généreux bondit dans sa poitrine. D'une main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre, elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais éblouissant.
Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de désappointement et se glissa en rampant vers la rue.
Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien d'humain bourdonna à son oreille :
– Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul !
– Des nèfles ! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance populaire.
Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.
On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère et tira l'enfant caché dans son sein.
C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon ; c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet-Rouge.
S'il avait su…
La gérante dit :
– Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le temps agréablement.
– Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée, quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits… donnez-moi, je vous prie, un bouillon…
– Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs.
– Ça me suffira !
Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.
– Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des suites, peut précipiter une jeune personne !
Toutes les Anaïs grillaient de savoir ; les Irma en étaient malades.
L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement.
– Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous connaîtrez toute l'étendue de mon malheur.
Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche, pour dire encore avec une dignité pleine de réserve :
– Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance. Il est le père du père de mon père.
– Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec admiration. C'est bête ! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le vieux polisson.
Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe, elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée.
Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies.
Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart d'heure, l'étrangère commença aussitôt :
– La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis un fatal exemple.
Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom de Mauruse.
Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque-Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch, cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait des boucles de rubis à ses jarretières.
Passons… Je l'ai bien payé plus tard !
Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines. Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri II.
Passons… Si je vous disais les diverses illustrations de ma famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.
À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.
La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en perles fines, heureusement.
Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de 250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.
Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de cette importante compagnie : La Grande Famille des voleurs à Londres.
Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme indigne de l'estime générale.
Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il faisait exécuter ses meurtres par des employés.
Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour ? Ne l'espérez pas ! Madame la duchesse avait de l'éducation ; à part cela, c'était une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les Écossais.
Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à se venger. Il acheta l’Affaire Clémenceau[5] et une barre de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude, nicotine, de phénol Bobœuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de l’assa fœtida et une composition dont notre famille garde précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.
J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui n'avait ni porte ni fenêtre.
On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches desseins.
Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.
Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses militaires.
Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote montrera si c'était là une chimère…
Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.
Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.
C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs, sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.
La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens, but un verre de rhum et poursuivit en ces termes :
– Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie ! Je veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le crime de la chambre sans porte ni fenêtre.
La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres.
À Londres on en voit bien d'autres.
Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis-Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides, cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides, vingt-trois adultères, dix-neuf incestes !…
Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein de la misère. Ah ! gardez vos mœurs innocemment égrillardes, fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin d'être agréable, à la longue !
Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme, car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa place, il trouva un billet ainsi conçu :
« L. D. F. E. V. – I. A. T. V. – D. E. J. – T. !
Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se creusa la tête en vain pour en deviner la signification.
Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace.
Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre ?