
Publius Ovidius Naso – Ovide
LES HÉROÏDES
Traduction de Nisard – 1838

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Table des matières
ÉPÎTRE XIII LAODAMIE À PROTÉSILAS
ÉPÎTRE XIV HYPERMNESTRE À LYNCÉE
Ta Pénélope t'envoie cette lettre, trop tardif Ulysse. Ne me réponds rien, mais viens toi-même. Elle est certainement tombée, cette Troie, odieuse aux filles de la Grèce. Priam et Troie tout entière valent à peine tout ce qu'ils me coûtent. Oh ! Que n'a-t-il été enseveli dans les eaux courroucées, le ravisseur adultère, alors que sa flotte le portait vers Lacédémone ! Je n'aurais pas, sur une couche froide et solitaire, pleuré l'absence d'un époux. Je n'accuserais pas, loin de lui, la lenteur des jours, et, dans ses efforts pour remplir le vide des nuits, ta veuve ne verrait point une toile toujours inachevée pendre à ses mains fatiguées.
Quand m'est-il arrivé de ne pas craindre des périls plus grands que la réalité ? L'amour s'inquiète et craint sans cesse. Je me figurais les Troyens fondant sur toi avec violence. Le nom d'Hector me faisait toujours pâlir. M'apprenait-on qu'Antiloque avait été vaincu par Hector, Antiloque était le sujet de mes alarmes ; que le fils de Ménoete avait succombé, malgré ses armes trompeuses, je pleurais en songeant que le succès pouvait manquer à la ruse. Tlépolème avait rougi de son sang la lance d'un Lycien, la mort de Tlépolème renouvela mes frayeurs. Enfin, quel que fût, dans le camp des Grecs, le guerrier qui eût succombé, le cœur de ton amante devenait plus froid que la glace.
Mais un dieu équitable a servi mon chaste amour. Troie est réduite en cendres, et mon époux existe. Les chefs d'Argos sont de retour. L'encens fume sur les autels. La dépouille des barbares est déposée aux pieds des dieux de la patrie. Les jeunes épouses y apportent les dons de la reconnaissance, pour le salut de leurs maris, et ceux-ci chantent les destins de Troie vaincus par les leurs. Les vieillards expérimentés et les jeunes filles tremblantes les admirent. L'épouse est suspendue aux lèvres de son époux qui parle. Quelques-uns retracent sur une table l'image des combats affreux, et, dans quelques gouttes de vin, figurent Pergame tout entière :
« Là coule le Simoïs. Ici est le promontoire de Sigée. C'est là que s'élevait le superbe palais du vieux Priam. C'est ici que campait le fils d'Éaque, ici Ulysse. Plus loin Hector défiguré effraya les chevaux qui le traînaient. »
Le vieux Nestor avait tout raconté à ton fils, envoyé à ta recherche, et ton fils me l'avait redit. Il me dit encore Rhésus et Dolon égorgés par le fer, comment l'un fut trahi dans les bras du sommeil, l'autre par une ruse. Tu as osé, beaucoup trop oublieux des tiens, pénétrer la nuit, par la fraude, dans le camp des Thraces, et, secondé par un seul guerrier, en immoler un grand nombre à la fois. Était-ce là de la prudence ? Était-ce se souvenir de moi ? La crainte a fait battre mon sein jusqu'à ce qu'on m'eût dit que, vainqueur, tu avais traversé des bataillons armés sur les coursiers d'Ismare.
Mais que me sert qu'Ilion ait été renversée par vos bras, et que ses antiques remparts soient au niveau du sol, si je reste ce que j'étais lorsque Troie résistait à vos armes, si l'absence de mon époux ne doit point avoir de terme ? Détruite pour les autres, pour moi seule Pergame est encore debout, et cependant des bœufs captifs y promènent la charrue d'un étranger vainqueur. Déjà croît la moisson dans les champs où fut Troie, et la terre, engraissée du sang phrygien, offre au tranchant de la faux une riche culture. Le soc recourbé heurte les ossements à demi ensevelis des guerriers. L'herbe couvre les maisons ruinées. Vainqueur, tu restes absent, et je ne puis apprendre ni la cause de ce retard ni dans quel lieu du monde tu te caches, insensible à mes larmes. Quiconque dirige vers ces rivages sa poupe étrangère, ne s'en éloigne qu'après que je l'ai pressé de nombreuses questions sur ta destinée. Je confie à ses mains un écrit tracé de la mienne, et qu'il doit te remettre, si toutefois il parvient à te voir quelque part. Nous avons envoyé à Pylos, où règne le fils de Nélée, le vieux Nestor. Des nouvelles incertaines nous ont été rapportées de Pylos. Nous avons envoyé à Sparte. Sparte ignore aussi la vérité. Quelle terre habites-tu, et en quel lieu prolonges-tu ton absence ? J'aurais gagné davantage à ce que les remparts de Troie subsistassent encore (hélas ! inconséquente, je m'irrite contre mes propres vœux !). Je saurais où tu combats, je ne craindrais que la guerre, et ma crainte serait commune à beaucoup d'autres. Je ne sais ce que je crains. Cependant je crains tout dans mon égarement, et un vaste champ est ouvert à mes inquiétudes. Tous les périls que recèle la mer, tous ceux que recèle la terre, je les soupçonne d'être la cause de si longs retards. Tandis que je me livre follement à ces pensées, peut-être, car quels ne sont pas vos caprices, peut-être es-tu retenu par l'amour sur une rive étrangère. Peut-être parles-tu avec mépris de la rusticité de ton épouse, qui ne sait que dégrossir la laine des troupeaux.
Mais que ce soit une erreur, et que cette accusation s'évanouisse dans les airs : libre de revenir, tu ne veux pas être absent. Mon père Icare me contraint d'abandonner une couche que tu as désertée, et condamne cette absence éternelle. Qu'il t’accuse, s'il le veut. Je ne suis, je veux n'être qu'à toi. Pénélope sera toujours l'épouse d'Ulysse. Cependant mon père, vaincu par ma tendresse et mes prières pudiques, modère la force de son autorité. Mais une foule d'amants de Dulichium, de Samos et de la superbe Zacinthe, s'attache sans cesse à mes pas. Ils règnent dans ta cour, sans que personne s'y oppose. Ils se disputent mon cœur et tes richesses. Te nommerai-je Pisandre, Poybe, Médon le cruel, Eurimaque, Antinoüs aux mains avides, et tant d'autres encore, que ta honteuse absence laisse se repaître des biens acquis au prix de ton sang ? L'indigent Irus et Mélanthe, qui mène les troupeaux aux pâturages, mettent le comble à ta honte et à ta ruine.
Nous ne sommes que trois ici, bien faibles contre eux : une épouse sans force, le vieillard Laërte et Télémaque enfant. Celui-ci, des embûches me l'ont presque enlevé naguère. Il prépare, malgré tous, à aller à Pylos. Fasse les dieux que, selon l'ordre accoutumé des destins, il ferme mes paupières et les tiennes. C'est le vœu que font aussi et le gardien de nos bœufs, et la vieille nourrice, et celui dont la fidélité veille sur l'étable immonde. Mais Laërte incapable de supporter le poids des armes, ne peut tenir le sceptre au milieu de ces ennemis. Avec l'âge, Télémaque, pourvu seulement qu'il vive, acquerra des forces, mais sa faiblesse aurait maintenant besoin du secours de son père. Je ne suis pas assez puissante pour repousser nos ennemis du palais qu'ils assiègent. Viens, viens au plus tôt, toi, notre port de salut, notre asile. Tu as, et puisses-tu avoir longtemps, un fils dont la jeunesse doit se former à l'exemple de la sagesse paternelle ! Songe à Laërte, dont il te faudra bientôt fermer les yeux. Il attend avec résignation le jour suprême du destin. Pour moi, jeune à ton départ, quelque prompt que soit ton retour, je te paraîtrai vieille.
Ta Phyllis, ton hôtesse du Rhodope, se plaint, Démophoon, que ton absence ait dépassé le terme promis à mon amour. Quand les croissants de la lune auraient, en se rapprochant, fermé quatre fois son orbite, l'ancre de ton vaisseau devait toucher nos rivages. Quatre fois la lune a disparu, j'ai vu quatre fois son disque se remplir, et l'onde de Sithonie ne ramène point de navires de l’Attique. À compter les instants, et les amants savent compter, ma plainte n'est pas prématurée. L'espérance aussi fut lente à m'abandonner. On croit tardivement ce qui fait mal à croire, et maintenant que ton amante s'afflige, c'est encore malgré elle. Souvent je me suis fait, pour t'excuser, une illusion mensongère. Souvent j'ai pensé que les autans orageux ramenaient tes voiles blanches. J'ai maudit Thésée, parce qu'il s'opposait à ton départ. Peut-être aussi n'a-t-il point retenu tes pas. J'ai craint quelquefois qu'en te dirigeant vers les ondes de l'Hèbre, ton vaisseau ne pérît submergé dans l'abîme des eaux. Souvent j'ai, pour ta santé, cruel, adressé aux dieux des prières, et fait, à genoux, fumer l'encens sur leurs autels. Souvent, en voyant les vents favorables au ciel et sur la mer, je me suis dit à moi-même : s'il vit encore, il vient sans doute. Enfin, tous les obstacles que peut rencontrer une marche empressée, mon fidèle amour les a imaginés ; j'ai été ingénieuse à trouver des raisons. Mais ton absence se prolonge, et ni les dieux par lesquels tu as juré, ne te ramènent, ni l'idée de mon amour ne te fait revenir. Démophoon, tu as livré aux vents et tes paroles et tes voiles. Je me plains de ne voir ni revenir tes voiles ni s'accomplir tes paroles.
Qu'ai-je fait, dis-moi, que de t'avoir follement aimé ? Ma faute a donc pu me faire démériter près de toi ? Mon seul crime, ingrat, est de t'avoir accueilli, mais ce crime doit être mon excuse et un mérite à tes yeux. Où est maintenant la foi jurée ? Où la main qui serrait ma main ? Où sont les dieux sans nombre attestés par ta bouche parjure ? Où est cet hyménée promis par elle, qui devait enchaîner nos vies l’une à l'autre, qui était le gage et la caution de notre union ? Tu jurais par la mer, jouet des vents et des ondes, par celle que tu avais souvent parcourue, par celle que tu devais parcourir encore, par ton aïeul, comme s'il n'était pas lui-même un trompeur, par cet aïeul qui calme les flots qu'ont soulevés les vents, par Vénus et ses traits trop puissants sur moi, par les traits de son arc, par ceux de ses flambeaux, par Junon, dont la divinité préside au lit nuptial, par les mystères sacrés de la déesse armée d'une torche. Si de tant de divinités, chacune venge son honneur outragé, non, tu ne pourras suffire aux châtiments.
Mais n'ai-je pas, dans mon délire, réparé ta poupe brisée, raffermi la carène qui devait t'aider à m'abandonner ! Je t'ai donné des rameurs pour servir ta fuite. Je souffre, hélas ! des blessures que mes traits ont faites. J'ai cru aux douces paroles dont ta bouche est prodigue. J'ai cru à ta naissance et aux dieux dont tu descends. J'ai cru à tes larmes. Ont-elles donc aussi appris à feindre ? Sont-elles aussi capables d'artifice, et coulent-elles au gré de ta volonté ? J'ai cru encore aux dieux que tu attestais. Que m'ont servi tant de promesses ? Une seule eût suffi pour me séduire. Non, je ne regrette pas de t'avoir ouvert un port et un asile. Ce devait être le plus grand de mes bienfaits. Je me repens, je rougis d'avoir mis le comble au bienfait de l'hospitalité en t'associant à ma couche, et d'avoir pressé mon sein contre ton sein. Que ne fut-elle la dernière, la nuit qui précéda celle-là ! Phyllis pourrait mourir innocente. J'espérais mieux, parce que je croyais avoir mieux mérité. Toute espérance qui naît du mérite est légitime.
C'est une bien faible gloire que de tromper une jeune fille crédule. Ma candeur était digne de récompense. Tes paroles n'ont abusé qu'une amante et qu'une femme. Fassent les dieux que ce soit là le dernier de tes exploits ! Qu'une statue te soit érigée parmi les Égides, au milieu de la ville ! Qu'on voie en face celle de ton père avec ses titres pompeux ! Quand on aura lu les noms de Sciron, du farouche Procuste, de Sinis et du monstre à la double forme de taureau et d'homme, celui de Thèbes conquise par ses armes, des centaures défaits par son bras, du sombre empire du noir Pluton forcé par sa valeur, que ton image, après les leurs, soit consacrée par cette inscription : Ici est celui qui eut recours à la ruse pour séduire l’amante dont il fut l’hôte. De tant de hauts faits et d'exploits de ton père, ton esprit ne s'est arrêté que sur cette femme de Crète qu'il abandonna. La seule action qu'il se reproche est la seule que tu admires en lui. Perfide ! De l’héritage de ton père tu ne veux pour toi que la fraude. Quant à elle, et je ne lui porte pas envie, elle possède un époux meilleur, et s'assied avec orgueil sur un char tiré par des tigres domptés. Les Thraces, que je dédaignais, fuient aujourd'hui mon alliance, parce qu’on me reproche d'avoir préféré aux miens un étranger. « Qu'elle aille, maintenant, dit-on, dans la docte Athènes. Un autre se trouvera pour gouverner la Thrace belliqueuse. L'événement, ajoute-t-on, justifie l’entreprise. » Ah ! Puisse le succès manquer à quiconque veut qu’on juge une action par l'issue qu'elle a ! Si nos mers blanchissent sous les coups de ta rame, alors on dira que je fus bien inspirée pour moi, pour les miens. Mais je ne l'ai pas été. Mon palais ne te voit plus, et l'onde bistonienne ne lavera pas tes membres fatigués.
J'ai encore présent devant les yeux le spectacle de ton départ. Je vois ta flotte, prête à voguer, stationnant dans mes ports. Tu osas m'embrasser, et, penché sur le cou de ton amante, imprimer sur ses lèvres de tendres et longs baisers, confondre tes larmes avec mes larmes, te plaindre de la faveur des vents qui enflaient tes voiles, et m'adresser, en t'éloignant, cette dernière parole :
« Phyllis, attends ton Démophoon. »
T'attendrai-je, toi qui partis pour ne jamais me revoir ? Attendrai-je des voiles refusées à nos mers ? Et cependant j'attends. Reviens vers ton amante ! Tu as déjà tant tardé ! Puisse ta foi n'avoir failli que sur le temps !
Que demandé-je, infortunée ! Déjà peut-être es-tu retenu par une autre épouse, et par l'amour, qui m'a si mal servi. Depuis que ton cœur a répudié mon souvenir, tu ne connais plus Phyllis, sans doute. Hélas ! tu demandes s'il est une Phyllis et d'où elle est. C'est la même, Démophoon, qui offrit à tes vaisseaux, depuis longtemps ballottés sur les mers, les ports de la Thrace et l'hospitalité. C'est celle dont la générosité te secourut, qui, riche lorsque tu étais pauvre, te combla de présents, et voulait t'en combler encore, qui soumit à ton empire le vaste royaume de Lycurgue, que peut gouverner à peine le sceptre d'une femme, cette région, où le Rhodope glacial s'étend jusqu'aux forêts de l'Hémus, et où le fleuve sacré de l'Hèbre verse les eaux qu'il a reçues. C'est celle enfin qui te sacrifia sa virginité sous de sinistres auspices, et dont ta main trompeuse détacha la chaste ceinture. Tisiphone présida à cet hymen et le consacra par des hurlements. Un oiseau de malheur y fit entendre un chant de tristesse. Alecto y fut présente avec son collier de courtes vipères, et la torche sépulcrale fut le seul flambeau qu'on y vit briller. Cependant triste et désespérée, je foule sous mes pieds les récifs et la grève du rivage, et, jetant les yeux sur la vaste étendue des mers, soit que le soleil ouvre le sein de la terre, soit que les astres brillent dans la fraîcheur de la nuit, je regarde quel vent agite les flots. Quelques voiles que je voie s'avancer dans le lointain, j'augure aussitôt qu'elles apportent mes dieux. Je m'avance au milieu des ondes, à peine retenue par elles, jusqu'à l'endroit où le mobile élément m'oppose ses premières vagues. Plus la voile approche et moins je me possède. Je me sens défaillir, et je tombe dans les bras de mes suivantes. Il est un golfe dont la courbe insensible décrit un demi-cercle. Un môle domine et hérisse l'extrémité des deux pointes. Il me vint à l'esprit de me précipiter de là dans les ondes qui en baignent la base, et puisque ta trahison m'y pousse, j'exécuterai mon dessein. Que les flots portent ma dépouille vers les rivages que tu habites, et que mon corps sans sépulture aille s'offrir à tes yeux. Fusses-tu plus dur que le fer et que le diamant, plus dur que toi-même.
« Ce n'est pas ainsi, diras-tu, que tu devais me suivre, ô Phyllis. »
Souvent j'ai soif de poison. Souvent je voudrais périr par une mort cruelle, par le fer d'un glaive. Ce cou que tes bras infidèles ont entouré, je voudrais l'étreindre d'un lacet. Ma résolution est prise. Une mort prématurée vengera ma jeunesse abusée. Le choix du trépas m'arrêtera peu. Tu seras nommé sur mon sépulcre, comme la cause odieuse de ma mort. Par cette inscription ou une autre semblable, ton crime sera connu :
« Démophoon, y lira-t-on, donna la mort à Phyllis ; il était son hôte, elle fut son amante. C'est lui qui causa son trépas, elle qui le consomma. »
La lettre que tu lis vient de Briséis que l'on t'enleva. Une main barbare put à peine en bien former les caractères grecs. Les taches que tu y verras, ce sont mes larmes qui les ont faites, mais les larmes ont tout le poids de la parole. S'il est permis à une esclave, à une épouse de se plaindre un peu de toi, je dois m'en plaindre un peu, mon maître et mon époux. Que j'aie été livrée sur-le-champ au roi qui me réclamait, ce n'est pas ta faute, bien que tu ne sois pas innocent de la promptitude avec laquelle je fus remise entre les mains d'Eurybate et de Talthybius, aussitôt qu'ils m'eurent demandée. Jetant les yeux l'un sur l'autre, ils se demandaient silencieusement où était notre amour.
On pouvait différer. Ce délai eût été pour moi une faveur dans mon chagrin. Je partis, hélas, sans te donner aucun baiser, mais je versai des larmes sans fin, et je m’arrachai les cheveux. Infortunée ! Il me sembla qu’on me faisait pour la seconde fois prisonnière. Souvent je voulus, trompant la vigilance de mes gardiens, revenir sur mes pas, mais l’ennemi était là, prêt à saisir une femme timide. Je craignais, si je me fusse avancée, d'être prise pendant la nuit, et conduite, comme esclave, à quelque bru de Priam. Mais j'ai été livrée. Il fallait sans doute que je le fusse. Malgré tant de nuits passées loin de moi, tu ne me réclames pas. Tu attends, et ta colère est lente à éclater. Le fils de Ménoete lui-même, témoin de mon départ, me dit tout bas :
« Pourquoi pleurer ? tu seras bientôt de retour. »
C'est peu de ne m'avoir pas réclamée. Tu t'opposes à ce qu'on me rende, Achille. Va, maintenant porte le nom d’amant passionné. Les fils de Télamon et d'Amyntor sont venus te trouver. L'un t'est attaché par les liens du sang, l’autre est ton compagnon. À eux s’était joint le fils de Laërte. Ils devaient accompagner mon retour. De douces prières ont relevé le prix de magnifiques présents : vingt bassins d'airain d'un travail achevé, et sept trépieds où l'art le dispute à la matière. On y ajouta dix talents d'or, douze chevaux accoutumés à vaincre, et, ce qui était superflu, de jeunes Lesbiennes d'une grande beauté, dont la captivité avait suivi la ruine de leur patrie. Avec tous ces présents, on t'offrit pour épouse – mais qu'as-tu besoin d'épouse ? – une des trois filles d'Agamemnon. Si tu avais voulu me racheter des fils d'Atrée à prix d'argent, ce que tu aurais dû donner, tu refuses de le recevoir ? Par quelle faute, Achille, ai-je mérité ton mépris ? Où a fui si tôt loin de moi ton volage amour ? Une fortune contraire poursuit-elle sans relâche les malheureux ? Un vent plus favorable ne soufflera-t-il pas pour moi ?
J'ai vu s'écrouler sous tes armes les remparts de Lyrnesse, et cependant j'étais une grande partie de ma patrie. J'ai vu tomber trois guerriers, dont la naissance, dont la mort fut semblable. Leur mère était aussi la mienne. J'ai vu mon vaillant époux couvrir de son corps la terre ensanglantée, et rejeter des flots de sang de sa poitrine. Cependant à tant de pertes tu fus ma seule compensation. Tu étais mon maître, mon époux, mon frère. Jurant par la divinité de ta mère qui se plaît sur les ondes, tu me disais que ma captivité serait mon bonheur. Je devais sans doute te voir me repousser, malgré la dot que j'apporte, et me fuir ainsi que les richesses qu'on te présente.
On dit même que demain, lorsque brillera l'aurore, tu dois livrer tes voiles au souffle des vents. Dès que cette funeste nouvelle eut frappé mes oreilles effrayées, mon sang se glaça dans mon sein, et le sentiment m'échappa. Tu partiras, mais à qui donc, cruel, laisseras-tu le soin de ta malheureuse amante ? Qui consolera Briséis abandonnée ? Oui, que la terre s'entrouvre soudain et me dévore, que la foudre, tombant sur moi, me consume de ses feux resplendissants, avant que, sans moi, les mers blanchissent sous les rames de Phtie, avant que je voie tes vaisseaux partir et m'abandonner. Si tu veux retourner déjà vers le foyer paternel, je ne suis pas un pesant fardeau pour ta flotte. Je serai l'esclave qui suit un vainqueur, et non l'épouse qui suit un époux. Mes mains sauront filer la laine. Choisie parmi les plus belles femmes achéennes, ton épouse entrera dans ta couche nuptiale, et puisse-t-elle y entrer ! La bru est digne du beau-père, du petit-fils de Jupiter et d'Égine, digne de la parenté du vieux Nérée. Moi, servante humble et soumise, je m'acquitterai de la tâche qui me sera imposée. L'épais fuseau s'amincira quand ma main tiendra la traîne. Je demande seulement que ton épouse ne me persécute pas. Je crains, je ne sais pourquoi, qu’elle ne me soit point favorable. Ne souffre pas qu'on me rase la tête en ta présence, et ne dis pas d'un ton léger :
« Elle aussi fut à moi. »
Ou plutôt souffre-le, pourvu que tu ne m'abandonnes pas avec dédain. Hélas ! Malheureuse, cette crainte agite tous mes membres.
Qu’attends-tu pourtant ? Agamemnon se repent de son emportement, et la Grèce affligée est à tes genoux. Partout vainqueur, sache aussi vaincre ta colère et ton ressentiment. Pourquoi l'infatigable Hector démembre-t-il la puissance des Grecs ? Prends tes armes, fils d'Éaque, mais auparavant que je retourne auprès de toi. Conduit par le dieu Mars, poursuis des guerriers déjà en désordre. Allumé pour moi, que pour moi ton courroux s'apaise ! Que je sois et la cause et le terme de ces ressentiments ! Ne crois pas qu'il soit humiliant pour toi de céder à mes instances. Le fils d'Œnéus a pris les armes à la prière d'une épouse. Je l’ai ouï dire et tu le sais aussi. Privée de deux frères, une mère maudit l'avenir et les jours de son fils. La guerre était déclarée. Ce fils, dans sa colère, dépose les armes et se retire. Il refuse obstinément à sa patrie le secours de son bras. Son épouse seule put le fléchir. Elle fut plus heureuse, elle ! Mais moi, mes paroles sont sans pouvoir, et tombent inutiles. Je ne m’en indigne pas toutefois. Je ne suis pas regardée comme ton épouse, et c'est comme esclave que j'ai été le plus souvent appelée à partager la couche de mon maître. Une femme captive, il m'en souvient, me donnait le titre de maîtresse :
« À la servitude, lui dis-je, tu ajoutes le poids d'un nom. »
Et pourtant, par les ossements d'un époux que recouvre mal un sépulcre élevé à la hâte, par ces ossements toujours vénérables à mes yeux, par les âmes courageuses de mes trois frères, que j'adore comme des dieux et qui ont péri pour leur patrie et péri avec elle, par ta tête et par la mienne, que l'amour rapprocha, par ton épée, arme connue des miens, aucun Mycénien, je le jure, ne partagea ma couche. Si je te trompe je consens à ce que tu m'abandonnes. Si maintenant je te disais :
« Jure aussi, vaillant guerrier, que tu n'as goûté sans moi aucun plaisir ! » tu ne pourrais l’affirmer.
Mais les Grecs pensent que tu pleures mon absence. On charme tes oreilles par les sons de la lyre. Une douce amie te réchauffe sur son sein, et si quelqu’un cherche à savoir pourquoi tu refuses de combattre :
« C’est que la guerre est l'ennemie de la cithare, que la nuit et l'amour ont mille charmes, qu'il est plus sûr de rester étendu sur un lit, de tenir dans ses bras une jeune fille, de faire résonner sous ses doigts une lyre de Thrace, que de soutenir sur son bras le bouclier et la lance au fer acéré, et sur sa tête un casque pesant. »
Mais tu préférais le courage et l’honneur à des jours tranquilles et sûrs, et tu te montrais jaloux de la gloire acquise dans les combats. N'était-ce donc que pour me faire ta captive, que tu aimais la guerre homicide ? Et ta gloire est-elle restée ensevelie sous les ruines de ma patrie ? T'en préservent les dieux ! Ah ! Que plutôt ta lance du mont Pélias, brandie par un bras vigoureux, traverse le flanc d'Hector.
Grecs, envoyez-moi vers lui. Députée par vous, je prierai mon maître, je mêlerai à mes discours des baisers sans nombre, je ferai plus que Phénix, plus que l'éloquent Ulysse, plus aussi, croyez-moi, que le frère de Teucer. Des bras entourant un cou habitué à leurs étreintes ne sont pas sans pouvoir, non plus que le sein que j'offrirai alors à ses yeux charmés. Quoique barbare et plus cruel que les ondes de ta mère, tu seras, sans que je parle, attendri par mes larmes.
Maintenant encore, et puisse à ce prix Pélée, ton père, compléter le nombre de ses années, et Pyrrhus débuter sous tes auspices dans la carrière des armes ! vois Briséis éplorée, valeureux Achille, et ne laisse pas une infortunée se consumer dans une attente éternelle. Ou si ton amour a fait place au dédain, celle que tu contrains à vivre sans toi, contrains-la à mourir. Poursuis, et tu l'y contraindras. Mes grâces, les couleurs de mon visage ont disparu. Cependant l'unique espoir de te posséder soutient ce qui me reste de vie. S'il me faut y renoncer, j'irai rejoindre mes frères et mon époux, et il ne sera pas glorieux pour toi d'avoir voulu la mort d'une femme. Mais pourquoi la vouloir ? Plonge dans mon sein ton épée nue. J'ai du sang qui jaillira quand tu perceras ma poitrine. Ouvre-la avec ce glaive qui, si une déesse l'eût permis, devait traverser le tueur Atride. Mais plutôt, conserve ma vie, qui est un de tes bienfaits. Ce que, vainqueur, tu accordas à une ennemie, c'est une amie qui le demande. Pergame, ouvrage de Neptune, offre à ton courroux des victimes plus dignes de le satisfaire. La défaite d'un ennemi apaisera mieux ta soif de carnage. Mais soit que tu te disposes à livrer ta flotte aux efforts de la rame, soit que tu restes, rappelle-moi, comme un maître son esclave.
La jeune fille que la Crète a vue naître envoie au fils de l'Amazone le salut qui lui manquera à elle-même, si tu ne le lui donnes. Quelle qu'elle soit, lis ma lettre en entier. Quel mal crains-tu de cette lecture ? Peut-être même trouveras-tu quelque charme à la faire. À l'aide de ces signes, un secret parcourt et la terre et les mers. L'ennemi examine la lettre qu'il a reçue de son ennemi. Trois fois je résolus de m'entretenir avec toi, trois fois s’arrêta ma langue impuissante, trois fois le son vint expirer sur mes lèvres. La pudeur doit, autant qu'il est possible, se mêler à l'amour. Ce que je n'osai pas dire, l’amour m'a ordonné de l'écrire, et les ordres qu'amour donne, il est dangereux de les dédaigner. Il règne, il étend ses droits sur les dieux souverains. C'est lui qui, me voyant hésiter d'abord, m'a dit :
« Écris ; ce cœur de fer, se laissant vaincre, reconnaîtra des lois. »
Qu'il me protège, et comme il embrase mes veines d'un feu dévorant, qu'il rende aussi ton cœur favorable à mes vœux.
Ne crois pas que ce soit par corruption de cœur que je romps les liens qui m'enchaînent. Nulle faute, et tu peux t'en enquérir, n'a terni ma renommée. L'amour exerce d'autant plus d'empire qu'on le connaît plus tard. Je brûle intérieurement, je brûle, et une blessure cruelle fait saigner mon cœur. Comme les jeunes taureaux se sentent blessés par le premier joug qu'on leur impose, comme un poulain tiré du troupeau ne peut d'abord supporter le frein, ainsi un cœur novice subit difficilement et avec peine les premières atteintes de l’amour, et le mien succombe sous ce fardeau qui l’accable. Le crime devient un art, lorsqu'il est appris dès un âge tendre. Celle qui aime tard aime avec plus de violence. Tu raviras les prémices d'un honneur resté intact, et la faute entre nous deux sera égale. C'est quelque chose que de cueillir à pleines mains des fruits dans un verger, que de détacher d'un doigt délicat la rose qui vient d’éclore. Si toutefois cette pureté native d'un cœur qui ne connut jamais le crime doit être souillée d'une tache inaccoutumée, je suis heureuse de brûler d'un feu digne de moi. Je n'ai pas fait un choix honteux, pire que l’adultère. Oui, si Junon m'offrait le dieu, son frère et son époux, il me semble qu'à Jupiter je préférerais Hippolyte.
Déjà même, pourras-tu le croire ? je suis entraînée vers un art jusqu'alors inconnu pour moi. Je veux, d'une course rapide, suivre aussi les bêtes fauves. Déjà ma première divinité est celle de Délos, dont la parure est un arc recourbé. Tes goûts sont devenus ma loi. Je voudrais parcourir l'étendue des forêts, presser le cerf dans les toiles, exciter, sur la cime des monts, l’ardeur d'une meute. Je voudrais, d’un bras vigoureux, lancer le javelot tremblant, ou reposer mon corps sur un frais gazon. Souvent je me plais à diriger un char léger à travers la poussière, et à faire sentir le frein à la bouche d'un coursier docile. Tantôt je m’élance, semblable à la prêtresse de Bacchus qu’agitent les fureurs de ce dieu, semblable à celles qui, sur le mont Ida, font résonner les tambourins, à celles à qui les dryades, ces demi déesses, et les faunes à la double corne, ont soufflé un enthousiasme inconnu. Car on me redit tout, lorsque mon transport est calmé. Moi seule je connais l'amour secret qui me brûle.
Peut-être me faut-il éprouver cet amour fatalement attaché à ma race, et Vénus doit-elle lever ce tribut sur ma famille entière. Jupiter (et c'est là l'origine première de notre maison), Jupiter aima Europe. Un taureau cachait le dieu sous sa forme. Pasiphaë, ma mère, livrée à un taureau abusé, rejeta de ses flancs son crime et son fardeau. Le fils ingrat d'Égée, en suivant le fil libérateur que tenait la main de ma sœur, parcourut sans danger les détours du Labyrinthe. Moi-même à mon tour, afin que l'on me reconnaisse pour la fille de Minos, je subis la dernière les lois communes à ma famille. Le destin l'a encore voulu, deux femmes ont trouvé des chaînes dans la même maison. Ta beauté m'a séduite, ma sœur s'est éprise de ton père. Thésée et son fils ont ravi les deux sœurs. Marquez par un double trophée ce triomphe sur notre maison.
Au temps où tu vins à Éleusis la ville de Cérès, j'aurais voulu que la terre de Gnos eût pu me retenir. Je t'aimais déjà. Tu me plus alors bien davantage. Un amour brûlant pénétra jusque dans la moelle de mes os. Ton vêtement était d'une éclatante blancheur. Des fleurs entouraient ta chevelure. Une chaste rougeur colorait tes joues d'un noble incarnat. Ce visage, que les autres femmes appellent dur et farouche, n'était point dur au jugement de Phèdre, il était mâle. Loin de moi ces jeunes gens parés comme une femme. Une beauté virile n'aime que de modestes ajustements. Cette fierté même, ces cheveux flottants sans art et une légère poussière répandue sur ton front, tout cela sied bien à sa noblesse. Soit que tu rendes flexible l'encolure rebelle d'un coursier frémissant, j'admire tes pieds qui se rapprochent en un cercle étroit ; soit que d’un bras nerveux, tu brandisses un pesant javelot, la vigueur qu'il déploie attire tous mes regards. J'aime encore à te voir la main armée d'épieux de cornouiller garnie d'un large fer. Tout, oui, tout ce que tu fais charme mes yeux.
Laisse dans les forêts ta rudesse sauvage. Ma mort ne peut pas t'honorer. Que te sert de te livrer aux exercices de la légère Diane, si tu ravis ses droits à Vénus ? Ce qui se fait sans alternative de repos ne peut durer longtemps, c'est le repos qui répare les forces et délasse les membres fatigués. L'arc (et règle-toi sur les armes de la déesse objet de ton culte), l'arc que tu ne cesserais jamais de tendre deviendrait lâche. Céphale était fameux dans les forêts, et sa main avait jonché de bêtes l'herbe qui les tapisse. Il sut cependant se prêter à l’amour de l'Aurore. Pour le visiter, la sage déesse quittait son vieil époux. Souvent, sous les yeuses, le premier gazon qui s'offrait, fut foulé par Vénus et par le fils de Cinyra, étendus l'un près de l’autre. Le fils d'Œnéus brûla pour Atalante du mont Ménale, et celle-ci a pour gage d’amour la dépouille d'une bête fauve.
Que l'on nous compte bientôt aussi parmi cette foule heureuse. Si tu dédaignes Vénus, tes bois restent sauvages. Moi-même je serai ta compagne. Je ne reculerai ni devant les roches caverneuses ni devant la dent oblique du sanglier redoutable. Deux mers entourent de leurs flots un isthme qu'elles assiègent. Un étroit défilé entend leurs doubles mugissements. C'est là, qu'avec toi j'habiterai Trézène, royaume de Pithée. Ces lieux me sont déjà plus chers que ma patrie.
Le héros, fils de Neptune, est maintenant absent, et il le sera longtemps. Il est retenu dans le pays de son cher Pirithoüs. Thésée, nous n'en pouvons douter, préfère Pirithoüs à Phèdre, Pirithoüs à toi-même. Ce n'est pas le seul affront qui nous vienne de lui. Nous en avons reçu tous deux de bien graves blessures. Sa massue à trois nœuds brisa les os de mon frère, et les dispersa sur le sol. Ma sœur fut laissée par lui en proie aux bêtes féroces. Celle que son courage éleva au premier rang parmi les filles qui portent la hache, t'a enfanté, toi qui héritas de la valeur de ta mère. Si tu veux savoir où elle est, Thésée lui traversa le flanc de son épée. Un tel gage d'amour ne put mettre ta mère à l'abri de ses coups. Elle ne fut pas même son épouse. Le flambeau nuptial ne s’alluma point pour elle. Pourquoi ? Sinon pour que tu fusses, comme fils illégitime, exclu du trône paternel ? Il t'associa les frères que je t'ai donnés, et le sang qu'ils ont, ce n'est pas à moi qu’ils le doivent, mais à lui. Oh ! Puisqu'il devait t'être funeste, à toi le plus beau des mortels, pourquoi ce sein n'a-t-il pas été déchiré au milieu des efforts de l'enfantement ? Va, maintenant, révère la couche d'un père si digne qu'on la lui garde pure, une couche qu’il fuit, qu'il abdique par de coupables actions.
Que l’union d'une belle-mère avec son beau-fils n'offre pas à ton esprit les terreurs qu’inspirent de vains préjugés. Ce scrupule suranné, qui devait disparaître dans les âges suivants, appartenait à celui qui vit Saturne gouverner son rustique royaume. Jupiter a légitimé tout ce qui peut plaire, et l'hymen de la sœur avec le frère rend tout licite. L'alliance forme une chaîne indissoluble de parenté, lorsque à ces nœuds, Vénus elle-même a ajouté les siens. Il ne sera pas difficile de celer le mystère de notre amour. Que la parenté nous serve à le cacher, elle pourra couvrir notre faute de son nom. Si, nous tenant embrassés, nous sommes vus de quelqu'un, on nous en louera tous les deux. On dira que la belle-mère a de l'amitié pour son beau-fils. Tu n'auras pas à te faire ouvrir, pendant les ténèbres, la porte d'un mari redoutable. Tu n'auras pas de gardiens à tromper. Le même toit qui nous a réunis pourra nous réunir encore. Tu me donnais publiquement des baisers, tu m'en donneras publiquement. Avec moi tu seras en sûreté. Ta faute te méritera des éloges, fusses-tu même aperçu dans mon lit. Seulement bannis tout retard, et hâte le moment de cette union. Qu'à ce prix, amour, maintenant cruel pour moi, t'épargne les tourments qu'il cause.
Je ne dédaigne pas de descendre à d'humbles prières. Hélas ! Où est maintenant le faste ? Où est l'orgueil de mes paroles ? J'avais résolu de combattre longtemps, et de ne pas céder à ma passion. Comme si l'amour ne triomphait pas de nos résolutions ! Vaincue et suppliante, je presse tes genoux de mes mains royales. Nul amant ne voit ce qu'exige la dignité. Je ne rougis plus, la pudeur une fois bannie renonce à son empire. Pardonne à ces aveux, et dompte un cœur cruel. Que me sert d'avoir pour père Minos qui tient des mers sous son sceptre ? Que me sert que la foudre s'échappe en serpentant des mains de mon aïeul ? Que mon grand-père, le front ceint de rayons étincelants, ramène sur son axe brillant la douce chaleur du jour ? La noblesse disparaît devant l'amour. Prends pitié de mes ancêtres, et si tu ne veux m'épargner, épargne au moins les miens. J'ai pour dot la Crète, île de Jupiter. Que toute ma cour obéisse à mon Hippolyte.
Laisse fléchir ton orgueil. Ma mère a pu séduire un taureau. Seras-tu plus cruel qu'un taureau farouche ? Par Vénus qui me possède, prends pitié de moi, je t'en conjure. Puisses-tu, à ce prix, n'aimer jamais qui pourrait dédaigner ton amour ! Qu'à ce prix la déesse des forêts te protège dans ses retraites solitaires ! Que les bois touffus offrent à ton gras de nombreuses victimes ! Qu'à ce prix, les satyres et les pans, divinités des montagnes, te soient favorables, et que le sanglier tombe percé du fer de ta lance ! Qu'à ce prix les nymphes, quoiqu'on dise que tu hais leur sexe, présentent à ta soif brûlante une onde qui l'apaise ! C'est au milieu des larmes que je te fais ces prières. Tu lis jusqu'au bout ces paroles suppliantes, et mes larmes, tu peux te les représenter.
Me lis-tu ou ta nouvelle épouse s'y oppose-t-elle ? Lis : cette lettre n'a pas été écrite par une main de Mycènes. C'est Œnone, la naïade célèbre dans les bois de la Phrygie, qui, offensée, se plaint de toi, mon époux, si tu veux me le permettre. Quel dieu a opposé à mes vœux sa divinité ennemie ? Pour ne plus être à toi, quel crime ai-je commis ? On doit, quand on l'a mérité, supporter le malheur avec constance, mais la peine dont on ne s'est pas rendu digne, on la ressent douloureusement.
Tu n'étais pas célèbre comme aujourd’hui lorsque je me contentai de toi pour époux, moi nymphe et fille d'un grand fleuve. Maintenant le fils de Priam, alors (ne craignons pas de dire la vérité), alors, tu étais esclave. Nymphe, j'ai daigné m'unir à un esclave. Souvent, au milieu de nos troupeaux, nous nous reposions ensemble à l'ombre d'un arbre, et le gazon mêlé au feuillage naissant nous offrait un lit de verdure. Souvent, étendus sur la mousse ou sur la paille épaisse, une humble cabane nous défendit contre les blancs frimas. Qui te montrait les bois propices à la chasse, et la roche où la bête fauve tenait ses petits cachés ? Ta compagne assidue, j'ai tendu des filets aux mille mailles, et dirigé les limiers rapides sur la cime des montagnes. Les hêtres conservent sur leur écorce le nom d'Œnone que ton fer a tracé.
Ces troncs le verront croître en même temps qu'ils grandiront eux-mêmes. Croissez, et que mes titres s'élèvent avec votre tige superbe. Il est, je m'en souviens, un peuplier planté sur la rive du fleuve. Tu y gravas des mots qui rappellent notre amour. Peuplier, vis longtemps, toi qui, planté sur le bord du rivage, portes ces mots sur ton écorce ridée :
Quand Pâris pourra respirer loin d'Œnone, l'eau du Xanthe, changeant son cours, remontera vers sa source.
Xanthe, remonte maintenant vers elle. Ondes, retournez sur vous-mêmes, Pâris peut vivre et avoir abandonné Œnone.
Ce jour a marqué la destinée de ta malheureuse amante, et commencé pour elle les funestes orages que soulève un amour inconstant, ce jour où Vénus et Junon, et la déesse à qui sied mieux une armure, Minerve nue, vinrent se soumettre à ton jugement. La crainte, dès que tu me l'eus dit, fit palpiter mon sein, et un froid tremblement parcourut mes membres raidis. Je consultai, dans le trouble violent qui m'agitait, et les femmes âgées et les vieillards les plus avancés dans la vie. Mon malheur me parut certain. Le pin fut abattu, le bois façonné, la flotte bientôt prête, et l'onde azurée reçut les vaisseaux enduits de cire. Tu pleuras en partant. Ne me fais pas le chagrin de le nier. Ce n'est pas de ces premières, mais de tes nouvelles amours que tu as à rougir. Tu pleuras, et tu vis des larmes couler de mes yeux. Nous mêlions nos pleurs, nous souffrions tous deux. La vigne n'est pas attachée aussi étroitement à l'ormeau que tes bras, dans leur étreinte, l’étaient à mon cou. Ah ! combien de fois ai-je surpris le rire sur les lèvres de tes compagnons, lorsque tu te plaignais d'être retenu par le vent ! Il était propice. De combien de baisers tu me couvris en me quittant ! Ta langue eut à peine le courage de dire : « Adieu. » Une brise légère enfle la voile pendante au mât dressé, et l'onde blanchit bientôt sous la rame qui l'agite. Je suis des yeux, malheureuse, ta voile qui s'éloigne. Je la suis autant que je le puis. Le sable du rivage est arrosé de mes pleurs. Je prie les verdoyantes néréides de te ramener bientôt. Elles devaient bientôt te ramener, mais pour mon malheur. Mes vœux t'ont donc rappelé afin que tu revinsses pour une autre ? Hélas ! je voulais ainsi le bonheur d'une rivale qui m'a ravi le mien.
Un môle naturel domine sur la profondeur immense de l’abîme. C'est une montagne, contre laquelle viennent se briser les eaux de la mer. De là je reconnus la première les voiles de tes vaisseaux, et je voulus, à travers les flots, m'élancer à leur rencontre. Tandis que je balance encore, je vois des ornements de pourpre briller au sommet de ta proue. Je frémis. Cette parure n'était pas la tienne. Ton navire approche, et, poussé par un vent rapide, il aborde au rivage. Je vois alors, le cœur tout tremblant, un visage de femme. N'était-ce pas assez ? Pourquoi aussi, insensée que j'étais, demeurai-je en ces lieux ? Ton indigne amante se pressait contre ton sein. Alors je me meurtris le mien, je me frappe la poitrine, je déchire, du bout de mes ongles, mes joues trempées de larmes, je remplis de mes hurlements plaintifs le mont sacré d'Ida. De là je vais cacher mes pleurs dans les antres qui me sont chers. Puisse ainsi gémir et pleurer Hélène, épouse abandonnée ! Qu'elle éprouve elle-même les tourments qu'elle m'a causés la première.
Ce qui te convient maintenant, ce sont des femmes qui te suivent à travers l'étendue des mers, et désertent pour toi une couche légitime.
Mais lorsque tu étais pauvre, lorsque, encore berger, tu conduisais les troupeaux, Œnone était l'unique épouse du pauvre pasteur. Ce n'est pas l'éclat de tes richesses qui m'éblouit, ni ton palais qui me touche, non plus que l'honneur d'être appelée l'une des brus de Priam qui en a tant. Non pourtant que Priam puisse refuser le titre de beau-père d'une nymphe ou Hécube rougir de m'avouer pour sa belle-fille. Je suis digne de devenir l’épouse d'un homme puissant et j'y aspire. Le sceptre peut bien aller à mes mains. L'humble lit que je partageais avec toi sous le feuillage du hêtre ne te donne pas le droit de me mépriser. Une couche de pourpre me convient mieux encore.
Enfin, mon amour est pour toi sans dangers. Avec moi aucune guerre ne te menace, et l’onde ne doit pas porter de vaisseaux vengeurs. La fille fugitive de Tyndare est redemandée par des ennemis en armes. Voilà la dot que l’orgueilleuse apporte à son époux. Te faut-il la rendre aux Grecs ? Demande-le à ton frère Hector ou à Déiphobe ou à Polydamas. Consulte, pour l'apprendre d'eux, et le grave Anténor et Priam lui-même. L'âge fut leur maître à tous deux. C'est faire de l’honneur un honteux apprentissage que de préférer à la patrie une femme qu'on a ravie. Ta cause doit te faire rougir, et l’époux poursuit une juste vengeance. Et ne te promets pas, s'il te reste quelque sagesse, la fidélité de cette Lacédémonienne, qui s'est jetée si promptement dans tes bras. Comme le plus jeune des Atrides, crie maintenant à l'outrage fait à la foi conjugale, ainsi tu crieras à ton tour. La pudeur une fois bannie, nul art n'en peut réparer la perte. Elle périt et ne revit plus. Cette femme brûle d'amour pour toi. De même elle aima Ménélas, et maintenant, crédule époux, il se voit seul sur sa couche abandonnée. Heureuse est Andromaque, que des nœuds légitimes unissent à un époux fidèle ! Tu devais, à l'exemple de ton frère, devenir le mien. Ah ! ton cœur est plus léger que la feuille qui, privée du pouls de la sève, voltige, desséchée, au gré des vents mobiles ; il est plus léger que l'extrémité du frêle épi, brûlé chaque jour par un soleil ardent.
Un jour, il m'en souvient, ta sœur prophétisa ma destinée. Voici l'oracle qu'elle prononça, la chevelure en désordre :
« Que fais-tu, Œnone ? Pourquoi semer sur le sable ? Tes bœufs labourent le rivage, et ne te donneront rien à moissonner. Je vois venir de la Grèce une génisse qui vous perdra, toi, ta patrie, ta maison. Que le ciel détourne ce malheur ! Je vois venir de la Grèce une génisse. Tandis que vous le pouvez encore, dieux, engloutissez dans la mer ce fatal vaisseau ! Hélas ! Que de sang phrygien il porte dans ses flancs ! »
Elle dit. Ses suivantes l'enlèvent au milieu de ses transports. Mes blonds cheveux se sont dressés d'épouvante. Ah ! Tes prédictions n'ont été pour moi que trop véritables ! Oui, cette génisse est aujourd'hui maîtresse de ce que je possédais.
Qu'importe l'éclat de sa beauté, si elle est adultère ? Elle a, séduite par son hôte, abandonné les dieux de l'hyménée. Thésée, si je ne me trompe de nom, je ne sais quel Thésée enfin, l'avait avant toi enlevée à sa patrie. Jeune et passionné, crois-tu qu'il l'ait rendue vierge encore ? Comment ai-je pu m'instruire aussi bien ? Tu le demandes ? J'aime. Appelle sa fuite un rapt, et voile de ce nom la faute qu'elle a commise. On n'est pas enlevée si souvent, sans que l'on s'y prête soi-même. Œnone cependant reste fidèle à un époux qui la trahit, et l'exemple que tu donnes pouvait l'autoriser à te tromper.
Une troupe lascive de légers satyres (j'errais alors, cachée dans les forêts), me poursuivit d'un pas rapide, ainsi que Faune au front armé de cornes, et hérissé d'une couronne de pins, sur cette chaîne immense de monts que domine l'Ida. Le dieu de la lyre, le dieu qui fonda Troie, m'aima. Il a une dépouille de ma virginité, mais il ne la doit qu'à la violence. De mes mains je lui arrachai les cheveux, et mes doigts ont laissé sur ses joues plus d'une meurtrissure. Pour prix de mon déshonneur, je ne demandai ni des pierres précieuses ni de l'or. Il est honteux de vendre un corps libre pour des présents. Me jugeant digne d'être initiée à ses secrets, il m'enseigna l'usage des plantes médicinales, et fit servir mes mains à sa science bienfaisante. Toute herbe secourable, toute racine qui, née sur le globe, est utile à l'art de guérir, m'est aujourd'hui connue. Malheureuse, que les simples n'aient point de remède pour l'amour ! Habile dans mon art, c'est à moi que cet art fait faute. Le dieu qui trouva ces remèdes salutaires a mené paître, dit-on, les génisses du roi de Phère, et fut consumé des feux dont je l'embrasai. Le soulagement que n'ont pu me procurer ni un dieu ni la terre, dont le sein fécond produit toutes sortes de plantes, tu peux, toi, me le donner. Tu le peux, et je le mérite. Accorde ta pitié à une jeune fille qui en est digne. Je n'apporte point avec les Grecs toutes les fureurs de la guerre, mais je suis à toi. C'est avec toi que j'ai passé mes plus jeunes années. Ah ! Que je sois encore à toi pour le reste de mes jours.
On dit que, maintenant de retour, ton vaisseau, riche de la toison du bélier d'or, a touché les rivages de la Thessalie. Je te félicite, autant que tu le permets, de l'heureuse issue de ton expédition. Cependant, j'aurais dû en être informée par un écrit de ta main. Les vents peuvent bien avoir contrarié ton désir d'aborder dans mes états, selon ta promesse, mais les vents opposés n'empêchent pas d'écrire une lettre. Hypsipyle était digne que tu lui envoyasses ton salut.
Pourquoi faut-il que la renommée, et non une lettre de toi, m'ait appris la première que les taureaux consacrés à Mars avaient plié sous le joug ? Qu'une semence dispersée par ta main avait produit des moissons de guerriers, et que, pour périr, ils n'avaient pas eu besoin de ton bras ? Qu'un dragon vigilant gardait la dépouille du bélier, et que ta main intrépide avait néanmoins enlevé la précieuse toison ? À ceux qui doutaient de cet exploit, si j'avais pu dire : « Il me l'a écrit lui-même ! », ah que je serais fière ! Mais pourquoi me plaindre du retard qu'a mis un époux à remplir son devoir ? J'ai obtenu, si tu n'as pas cessé d'être le mien, un grand acte de complaisance.
On dit que tu ramènes avec toi une enchanteresse barbare, qui usurpera dans ta couche la place qui m'est due. L'amour est crédule. Fassent les dieux qu'on dise que j'ai témérairement accusé mon époux de crimes imaginaires ! Naguère, des côtes de l'Hémonie, un hôte thessalien était venu me visiter. À peine avait-il touché le seuil de ma demeure :
« Que fait, lui dis-je, le fils d'Aeson, mon époux ? »
Interdit, il hésite à me répondre, et ses yeux restent fixés sur la terre. Soudain je m'élance, et déchirant la tunique qui couvre mon sein :
« Vit-il, m'écriai-je, ou le destin m'appelle-t-il vers ses mânes ? »
« Il vit, » dit-il.
J'exigeai qu'il jurât ce que me disait sa voix timide. J'osai à peine croire à ta vie, attestée par le nom d'un dieu. Dès que j'eus repris mes sens, je lui demandai le récit de tes exploits. Il me raconta alors comment les taureaux de Mars, aux pieds d'airain, ont labouré la terre, comment les dents du dragon, jetées sur le sol comme une semence, ont soudain donné naissance à des guerriers tout armés, comment ce peuple, enfant de la terre, accomplit, en périssant par la guerre civile, les destins de sa vie éphémère. Enfin le monstre est vaincu. Je m'informe de nouveau si Jason vit encore. La foi que j'accorde à ses paroles flotte entre l'espérance et la crainte. À travers les détails de la vive narration qu'il se plaît à me faire, il me découvre les blessures que ton cœur fit au mien.
Hélas ! Où est la foi promise ? Où sont les droits de l'hyménée ? Où ce flambeau plus digne d'embraser un bûcher ? Ce n'est pas un amour furtif qui m'a liée à toi, c'est sous les yeux de Junon, qui préside au mariage, et de l'Hymen couronné de guirlandes, qu'il fut consacré. Mais non, ce n'est ni Junon ni l'Hymen, mais la triste Erinys qui, tout ensanglantée, l'éclaira de ses torches sinistres. Qu'avais-je affaire aux Argonautes ? Qu'avais-je affaire au vaisseau de Minerve ? Nautonier Tiphys, que t'importait ma patrie ? Là n'étaient point le bélier à l'éclatante toison d'or, ni Lemnos, la royale demeure du vieil Aetas.
J'avais résolu d’abord, mais ma destinée m'entraînait, de repousser cette cohorte étrangère à l'aide de mes bataillons féminins. Les femmes de Lemnos ne savent que trop vaincre des hommes. Avec d'aussi courageux soldats, je pouvais défendre ma vie. Je vis le héros dans nos murs. Je lui donnai un asile dans mon palais et dans mon cœur. Là s'écoulèrent pour toi deux étés et deux hivers. Le temps de la troisième moisson était venu, lorsque, forcé de mettre à la voile, tu m'adressas ces paroles, en versant un torrent de larmes :
« On m'entraîne, Hypsipyle, mais, que les destins m'accordent seulement de revenir ! Je m'éloigne. Ton époux, je le serai toujours. Tu portes dans ton sein un gage de notre union. Qu'il vive, qu'il soit notre enfant à tous deux. »
À ces mots, des larmes coulèrent sur ton visage trompeur, et je me souviens que tu ne pus en dire davantage. L'Argo te vit monter le dernier de tes compagnons sur son bord sacré. Il vole à travers les flots. Le vent a enflé ses voiles. L'onde azurée se dérobe sous la carène qui fuit. Tes yeux restent fixés sur la terre, et les miens sur les eaux. Une tour, d'où la vue s'étend au loin, domine les ondes. J'y monte. Des pleurs inondent mon visage et mon sein. Je regarde à travers ces larmes, et, servant l'ardeur de mes désirs, mes yeux ont alors une portée qui leur était inconnue. Je fais de chastes prières. Craintive, j'adresse au ciel des vœux, que maintenant encore je dois acquitter, puisque tu es sauvé. Moi acquitter ces vœux ! Médée profiter de mes vœux ! Mon cœur souffre, et l'amour, pour le remplir, s'y joint au ressentiment. Je porterai aux temples des offrandes, parce que Jason vivant est perdu pour moi. Le sang d'une victime immolée sera le prix de mon malheur !
Je ne fus jamais sans trouble, il est vrai. Toujours je craignais que ton père ne se choisît une bru dans une des villes d'Argos. J'ai craint les femmes de la Grèce. C'est une concubine barbare qui m'a nui. C'est d'une ennemie que je ne soupçonnais pas que me vient ma blessure. Ce n'est du moins ni sa beauté ni son mérite qui peuvent plaire. Elle t'a séduit par ses enchantements. Sa faux magique moissonne des plantes funestes. Elle a appris à faire descendre, malgré elle, la lune du char qui la porte, et à plonger dans les ténèbres les coursiers du soleil. Elle sait imposer un frein aux ondes, arrêter les fleuves dans leur cours oblique, déplacer les forêts et faire mouvoir les rochers qu'elle anime. Elle erre parmi les tombeaux, la chevelure flottante et en désordre. Elle enlève aux bûchers encore tièdes les ossements qu'elle a choisis. Son infernal pouvoir s'étend sur les absents. Elle pique des images de cire, et enfonce d'imperceptibles traits dans un foie qu'elle tourmente. Son art a d'autres secrets que je préfère ignorer. Un philtre est un odieux moyen de faire naître l'amour, qui ne se doit accorder qu'aux vertus et qu'à la beauté.
Peux-tu la presser dans tes bras ? Peux-tu, étendu sur la même couche, goûter, dans le silence des nuits, un sommeil tranquille ? Le joug qu'on impose aux taureaux, elle te l'a fait subir. Le pouvoir qui assoupit le dragon féroce, c'est celui-là qui t'a charmé. Ajoute qu'elle se flatte d'avoir partagé la gloire de tes exploits et de ceux de tes compagnons. Cette épouse est une rivale qui détruit les titres de son époux. Des partisans de Pélias imputent tes succès à ses enchantements, et le peuple le croit d'après eux. Ce n'est pas le fils d'Aeson, mais la fille d'Aetes, des bords du Phase, qui enleva la toison d'or du bélier de Phryxus. Tu n'es approuvé ni d'Alcimède ta mère (consulte-la plutôt), ni de ton père, qui voit venir une épouse des régions glaciales. Ah ! qu'elle se cherche un époux près du Tanaïs, dans les marais de l'humide Scythie, et jusqu'aux sources du Phase, sa patrie.
Fils volage d'Aeson, plus inconstant que la brise printanière, pourquoi tes promesses ne sont-elles d'aucun poids ? Tu étais mon époux en quittant ces bords, tu ne l'es plus en les revoyant. Que je sois ta femme à ton retour, comme je l'étais à ton départ ! Si la noblesse et des noms glorieux te touchent, eh bien ! tu vois en moi la fille de Thoas, descendant de Minos. J'ai Bacchus pour aïeul. L'épouse de Bacchus efface par l'éclat de la couronne qu'elle porte celui des astres moindres qu'elle. La dot que je t'apporterai sera Lemnos, terre si favorable à qui la cultive. Parmi de tels avantages, je puis me compter aussi.
Maintenant même je suis mère. Félicite-nous tous deux, Jason. L'auteur de ma grossesse m'en avait rendu le poids bien doux. Le nombre même ajoute à mon bonheur, et par la faveur de Lucine, j'ai donné le jour à des jumeaux, double gage de notre tendresse. Si tu demandes à qui ils ressemblent, on te reconnaît en eux. Ils ne savent pas tromper. Le reste, ils le tiennent de leur père. Je voulais qu'on te les portât comme en ambassade au nom de leur mère, mais la crainte d'une marâtre cruelle m'a retenue au moment de ce départ. J'ai redouté Médée. Médée est plus qu'une marâtre. Les mains de Médée sont exercées à tous les crimes. Elle qui a pu disperser dans les champs les membres déchirés d'un frère épargnerait-elle mes enfants ?
Cette femme cependant, ô insensé qu'ont égaré les poisons de Colchos ! tu la préfères, dit-on, à Hypsipyle. Vierge adultère, c'est par l'infamie qu'elle s'est fait connaître à son époux. Une flamme pudique m'a donnée à toi, comme toi à moi. Elle a trahi son père. J'ai dérobé Thoas à la mort. Elle a fui Colchos. Lemnos, ma patrie, est mon séjour. Qu'importe la vertu si la scélératesse peut triompher d'elle, si des forfaits sont sa dot et lui méritent un époux ? Je réprouve le crime des femmes de Lemnos, mais il ne m'étonne pas, Jason. Le ressentiment fait une arme de tout a ceux qu'il transporte. Dis-moi, si, poussés par des vents furieux, comme ils eussent dû l'être, vous fussiez entrés dans mon port, ta compagne et toi, et si j'étais allée à ta rencontre avec nos deux enfants à mes côtés, la terre n'eût-elle pas dû, à ta prière, s’ouvrir sous tes pas ? De quel œil, époux criminel, aurais-tu vu ces enfants, m'aurais-tu vue moi-même ? Quelle mort n'avais-tu pas méritée pour prix de ta perfidie ? Près de moi, tu aurais été en sûreté. J'eusse épargné tes jours, non que tu en sois digne, mais je ne sais pas être cruelle. J'eusse assouvi dans le sang de cette concubine mes regards et ceux de l'homme que m'ont ravi ses poisons. Pour Médée je serais une autre Médée.
Si, du séjour où il règne, Jupiter daigne entendre et exaucer mes vœux, que celle qui a usurpé ma couche éprouve le malheur dont gémit Hypsipyle ! Qu'elle-même sanctionne ses lois, et que, comme j'ai été délaissée, malgré mon titre d'épouse et de mère de deux enfants, elle en pleure un nombre égal, et perde son époux !
Qu'elle ne conserve pas longtemps celui que lui soumit son art odieux ! Qu'elle en soit abandonnée, et que de plus grands malheurs la poursuivent ! Qu'elle soit exilée, et cherche un asile dans tout le globe ! Que, redevenant ce que cette sœur fut pour son frère, ce que cette fille fut pour son malheureux père, elle soit, autant que pour eux, cruelle pour ses enfants et pour son époux ! Qu'après avoir lassé et les mers et la terre, elle tente le chemin des airs ! Qu'elle erre ainsi sans secours, sans espoir, partout couverte du sang des siens. Voilà ce que demande la fille de Thoas, dépouillée de ses droits d'épouse. Vivez, époux dignes l'un de l'autre, sur une couche que les dieux maudissent.
Tel, penché sur les humides roseaux, le cygne au blanc plumage chante aux bords du Méandre, quand les destins l'appellent. Ce n'est pas dans l'espoir de te fléchir par ma prière, que je t'adresse ces mots : j'y suis poussée par un dieu qui m'est contraire. Mais après avoir perdu pour un ingrat le fruit de mes bienfaits, mon honneur, un corps chaste et une âme pudique, c'est peu de perdre des paroles. Tu as résolu de t'éloigner cependant et d'abandonner la malheureuse Didon. Tu vas livrer au souffle des vents tes voiles et tes serments. Tu as résolu, Énée, de délier et ton ancre et ta foi, de chercher un royaume d'Italie, que tu ne sais pas même où trouver. Peu t'importent et la naissante Carthage, et ses murs qui s'élèvent, et le pouvoir confié à ton sceptre. Tu fuis ce qui est fait, tu poursuis ce qui est à faire. Il te faut chercher dans le monde une autre terre. Que tu la trouves, cette terre, qui t'en livrera la possession ? Qui cédera, pour qu'ils s'y établissent, son territoire à des inconnus ? Il te reste à avoir un autre amour et une autre Didon, et, pour la violer de nouveau, à engager de nouveau ta foi. Quand viendra le jour où tu pourras élever une ville semblable à Carthage, et voir du haut de ta citadelle les peuples soumis à tes lois ?
Que tout te réussisse, que tes vœux ne rencontrent point d'obstacles, où trouveras-tu une épouse qui t'aime comme moi ? Je brûle comme ces torches de cire, enduites de soufre, comme l'encens sacré jeté sur le brasier fumant. Énée est toujours, pendant que je veille, comme attaché à mes yeux. La nuit et le jour retracent sans cesse Énée à mon esprit. C'est un ingrat pourtant, que mes bienfaits ne touchent pas, et que je devrais oublier, si je n'étais insensée, et cependant, bien qu'il songe à me trahir, je ne hais pas Énée, mais je me plains de l'infidèle, et ma plainte me le fait aimer davantage. Vénus, prends pitié de ta bru, et toi, Amour, embrase de tous tes feux un frère cruel. Qu'il combatte sous tes drapeaux, et qu'à ce prix, j'y consens, celui que j'ai commencé à aimer donne à mon amour de nouveaux sujets de tourments !
Je m'abuse, et une illusion mensongère se joue de moi. Que son cœur est différent de celui de sa mère ! Oui, c'est la pierre, ce sont les montagnes, c'est le chêne qu'on voit croître sur la cime des rochers, ce sont de cruelles bêtes sauvages qui t'ont donné le jour ou bien c'est la mer que maintenant même tu vois agitée par les vents, et dont tu t'apprêtes à traverser les flots furieux. La tempête te ferme le chemin de la fuite. Que la tempête me serve et me favorise ! Vois comme l'Eurus soulève et agite les eaux. Ce que j'eusse préféré te devoir, permets que je le doive aux orages. Le vent et l'onde sont plus justes que ton cœur.
Je ne suis pas d'un assez grand prix, quoique ta perfidie te rende digne de ce sort, pour que tu périsses dans ta fuite à travers le vaste océan. Tu nourris une haine qui doit coûter bien cher, si, pourvu que tu sois privé de moi, la mort ne te semble rien. Les vents se calmeront bientôt, et sur les ondes devenues tranquilles et unies, Triton sillonnera la mer, emporté par ses coursiers d'azur. Que n'es-tu toi-même mobile comme les vents ! Et tu le seras, si tu ne surpasses en dureté les chênes. Ignorerais-tu donc ce que peuvent les flots en courroux ? Tu te confies à cet élément dont tu as tant de fois éprouvé les perfides caprices ? Que, séduit par l'aspect de la mer, tu lèves l'ancre qui te retient encore, combien de dangers te menacent sur le sein des abîmes ? Avoir violé sa foi et s'en remettre à celle des ondes, est dangereux. Elles punissent les infidèles. Elles vengent surtout l'Amour blessé, parce qu'à sa naissance, la mère de l’Amour sortit nue, dit-on, de celles de Cythère.
Perdue moi-même, j'en crains d’en perdre un autre, et de nuire à qui me nuit. Je crains que les eaux de la mer n'engloutissent mon ennemi naufragé. Vis, je t'en conjure. J'aime mieux te perdre ainsi que d'avoir ta mort à pleurer. Sois plutôt toi-même la cause de mon trépas.
Voyons, imagine-toi (puisse ce présage ne pas s'accomplir !) qu'un tourbillon rapide t'a saisi dans ses flancs. Quelles seront tes pensées ? Soudain se présenteront à toi les parjures d'une bouche mensongère, et Didon forcée de mourir, victime de la perfidie phrygienne. Devant tes yeux l'ombre de ton épouse trompée se dressera triste, sanglante et les cheveux épars.
« Tout ce qui m'arrive, diras-tu alors, je l'ai mérité ! Dieux, pardonnez ! »
Et la foudre qui tombera, tu la croiras lancée contre toi. Accorde aux rigueurs de la mer et aux tiennes un instant de relâche. Une sûre navigation doit être l'inestimable prix de ce délai.
Et ne m'épargne pas, épargne Iule, ton enfant. C'est assez pour toi de pouvoir t'attribuer ma mort. Mais qu'a fait ton fils Ascagne ? Qu'ont fait tes dieux pénates ? Ces dieux arrachés aux flammes, l'onde les engloutira. Mais non, tu ne les portes pas avec toi. Non, quoique tu t'en vantes à moi, perfide, ni les objets sacrés du culte ni ton père n'ont chargé tes épaules. Tout cela n'est que mensonge, et ce n'est pas moi que ta langue a commencé à tromper. Je ne suis pas la première que tu aies fait gémir. Si tu cherches où est la mère du charmant Iule, elle a péri, laissée seule, abandonnée par son cruel époux. Tu me l'avais raconté. Mais ai-je craint pour moi ? Brûle-moi, je le mérite. Ce supplice sera trop doux encore pour ma faute. Je ne doute pas que tes dieux ne se vengent de toi. Depuis sept hivers, un destin contraire te fait errer sur la terre et sur les mers. Les flots t'ont jeté sur mes rivages. Je t'ai reçu, je t'ai offert un asile sûr, et à peine eus-je entendu ton nom, que je t'ai donné un royaume.
Plût aux dieux que j'eusse borné là mes bienfaits, et que le bruit de notre union fût resté enseveli ! Ce fut un jour fatal que celui où l'orage nous fit chercher, dans un antre profond, un abri contre une pluie soudaine ! J'avais entendu une voix. Je la pris pour le cri des nymphes : c'étaient les Euménides, qui donnaient le signal à ma destinée. Pudeur outragée, venge Sichée de la violation de ma foi, en m'accablant de tortures, au-devant desquelles, malheureuse et pleine de honte, j'irai bientôt moi-même. Dans un temple de marbre est l'image sacrée de Sichée. Des guirlandes de feuillage et de blancs tissus la protègent et la recouvrent. De là il m'a semblé que sa bouche, qui m'est connue, m'avait appelée quatre fois. Il me disait même d'une voix faible : « Élise, viens. » Plus de retard, je viens, je viens à toi, moi l'épouse qui t'appartient, mais toutefois d'un pas que ralentit la honte de ce que j'ai fait. Pardonne à ma honte. L'auteur en est séduisant, et m'a trompée. Il ôte à ma faute ce qu'elle a d'odieux. La déesse, sa mère, son vieux père, le pieux fardeau d'un fils, voilà ce qui m'a donné l'espoir d'une union légitime et durable. Si je devais errer, mon erreur à d'honorables motifs, joins-y la foi donnée, et je n'aurai plus à rougir de rien.
L'influence du destin qui pesait auparavant sur moi se fait sentir, jusqu'à la fin, et me poursuit jusqu'aux derniers instants de ma vie. Mon époux périt immolé aux pieds des autels de son palais, et c'est un frère qui obtient le prix d'un tel forfait. Je m'exile. J'abandonne les cendres d'un époux et ma patrie. Je fuis, à travers des routes périlleuses, mon ennemi qui me poursuit. J'aborde sur des plages inconnues. Échappée à mon frère et aux ondes, j'achète le rivage dont je te fis présent, perfide. Je fonde une ville, je l'entoure d'une vaste enceinte de murailles, objet d'envie pour les contrées voisines. Des guerres me menacent. Étrangère et femme, on essaie mes forces dans la guerre. Je fais à la fois et fermer les portes à peine achevées de ma ville et préparer les armes. Je plais à mille prétendants, qui viennent se plaindre à moi que je leur aie préféré pour époux je ne sais quel étranger. Que balances-tu à me livrer enchaînée au Gétule Iarbas ? Je prêterais mes bras à ton crime. J'ai aussi un frère, dont la main impie, arrosée du sang de mon époux, peut se baigner dans le mien. Laisse là tes dieux et les objets sacrés que tu profanes en les touchant : l'hommage rendu aux immortels par une main indigne d'eux est une injure. Si c'est pour que tu leur rendes un tel culte que les dieux ont été sauvés de l'incendie, ils regrettent d'avoir échappé aux flammes.
Peut-être, barbare, laisses-tu Didon enceinte ? Peut-être recelé-je, enfermée dans mon sein, une partie de toi-même ? Un malheureux enfant partagera les destinées de sa mère, et tu seras, avant sa naissance, l'artisan de sa mort. Avec sa mère mourra le frère d'Iule, et un seul supplice enveloppera deux victimes.
Mais un dieu t'ordonne de partir ! Je voudrais qu'il t'eût défendu de venir, et que le sol carthaginois n'eût pas été foulé par des Troyens. N'es-tu pas, sous la conduite de ce dieu, le jouet des vents orageux, et ne passes-tu point une longue suite de jours sur la mer impétueuse ? À peine autant de fatigues devraient-elles être le prix de ton retour à Pergame, si cette ville était aussi florissante que du vivant d'Hector. Ce n'est pas le Simoïs de ta patrie que tu cherches, mais les ondes du Tibre. Ne seras-tu donc, pour parvenir au but de tes désirs, qu'un hôte étranger ? Et, comme la terre que tu poursuis se cache et se dérobe à tes vaisseaux, à peine pourras-tu la toucher dans ta vieillesse. Renonçant à ces détours, accepte plutôt en dot et ces peuples et les richesses de Pygmalion, que j'ai emportées. Transporte, sous de plus heureux auspices, Ilion dans la ville des Tyriens, et là, monte sur le trône et saisis le sceptre sacré. Si ton âme est avide de combats, si le jeune Iule cherche un triomphe dont la gloire ne se puisse attribuer qu'à ses armes, pour que rien ne manque à ses vœux, nous lui donnerons à vaincre un ennemi : ce royaume peut faire ou des traités de paix ou la guerre.
Seulement, au nom de ta mère, au nom des armes fraternelles, au nom des dieux adorés dans la Dardanie, et qui accompagnèrent ta fuite (et puissent, à ce prix, triompher tous ceux de ta nation que tu traînes à ta suite ! Cette guerre cruelle être le terme de tes malheurs ! Ascagne parcourir heureusement la suite de ses années, et les os du vieil Anchise reposer mollement !) épargne, je t'en conjure, une maison qui se livre et se donne à toi. Quel crime me reproches-tu, que d'avoir aimé ? Je ne suis pas de Phtie. Mycènes la grande ne m'a pas vue naître. Ni mon époux ni mon père n'ont porté contre toi les armes. Si tu crains de m'avouer pour ton épouse, que ce ne soient pas les liens du mariage, mais ceux de l'hospitalité qui paraissent nous unir. Pourvu qu'elle t'appartienne, Didon consentira à être quoi que ce soit. Je connais la mer qui se brise contre la plage africaine. C'est à des époques déterminées qu'elle offre ou qu'elle refuse une navigation sûre. Lorsque les vents permettront de l'entreprendre, tu livreras tes voiles à leur souffle. Maintenant l'algue légère arrête le vaisseau déjà lancé. Confie-moi le soin d'observer le temps, tu t'éloigneras en sûreté, et, quand tu le désirerais toi-même, je ne souffrirai pas que tu restes. D'ailleurs tes compagnons réclament du repos, la flotte endommagée et à peine réparée exige quelques délais. Pour prix de mes services et de ceux que je puis te rendre encore, par l'espoir de notre hymen, je demande un peu de temps. Attends que les flots aient perdu de leur courroux, l'amour de sa violence, et que j'aie appris à supporter courageusement le malheur.
Sinon, j'ai résolu de renoncer à la vie. Tu ne peux être longtemps encore cruel envers moi. Que n'as-tu devant les yeux la triste image de celle qui t'écrit. Je t'écris, et l'épée troyenne est près de mon sein. Des larmes coulent de mes joues sur cette épée nue, qui bientôt, au lieu de larmes, sera trempée de sang. Que ton présent convient bien à ma destinée, et que le tombeau que tu m'élèves t'aura peu coûté ! Ce n'est pas le premier trait qui perce mon sein. Le cruel Amour y a déjà fait une blessure. Anne ma sœur, ma sœur Anne, toi, hélas ! la confidente de ma faute, tu vas bientôt offrir à ma cendre les dons suprêmes. Quand le feu du bûcher m'aura consumée, on ne gravera pas sur ma tombe le nom d'Élise, épouse de Sichée. Mais on lira cette inscription sur le marbre funéraire :
Énée, l'auteur de son trépas, en fournit aussi l'instrument. Didon périt frappée de sa propre main.
Hermione adresse ces mots à celui qui, naguère son frère et son époux, n'est plus aujourd'hui que son frère : un autre a le titre d'époux. Pyrrhus, fils d'Achille, qu'anime la mémoire de son père, me retient prisonnière au mépris des lois divines et humaines. J'ai résisté autant que j'ai pu, pour ne pas être volontairement sa captive : les mains d'une femme n'ont pas eu d'autre pouvoir.
« Que fais-tu, fils d'Éaque ? lui dis-je ; je ne suis pas sans vengeur. Cette jeune fille que tu retiens, Pyrrhus, a son maître. »
Plus sourd que la mer, ce ravisseur, pendant que j'invoquais le nom d'Oreste, me traîna échevelée jusque dans son palais. Esclave dans Lacédémone, livrée à des vainqueurs, quel sort plus cruel eussé-je éprouvé, si leur troupe barbare eût enlevé les femmes grecques ? La Grèce victorieuse a traité Andromaque avec plus de ménagement, lorsque des soldats consumèrent dans les flammes les richesses de la Phrygie.
Mais, si une tendre sollicitude pour moi te touche, Oreste, soutiens tes droits d'un bras que rien n'intimide. Eh quoi ! si quelqu'un enlevait tes troupeaux enfermés dans leurs étables, ne prendrais-tu pas les armes ? On te ravit ton épouse, pourrais-tu différer ta vengeance ? Que l'exemple de ton beau-père te serve. Il réclama sa fiancée qu'on lui avait enlevée, et une jeune fille fut pour lui un motif légitime de guerre. Si ton beau-père s'était lâchement reposé dans sa cour déserte, ma mère serait encore l'épouse de Pâris, comme elle le fut auparavant. Tu n'as à rassembler ni des milliers de vaisseaux, ni leurs voiles flottantes, ni des armées de soldats grecs. Viens toi-même. Toutefois c'était ainsi que tu devais me redemander. Un époux ne peut rougir d'affronter les périls de la guerre pour une union qui lui est chère. N'avons-nous donc pas pour aïeul Atrée, fils de Pélops ? Et si déjà tu n'étais pas mon époux, ne serais-tu pas mon frère ? Époux, prends, je t'en conjure, la défense de ton épouse. Frère, prends celle de ta sœur. Ce double nom te trace ton devoir.
Tyndare, dont les vertus et l'âge donnent à ce qu'il fait une grave autorité, m'a livrée à toi. Un aïeul avait ce droit sur sa petite-fille. Mais si mon père, ignorant cet engagement, m'a promise au fils d'Éaque, mon aïeul, dont le choix a précédé le sien, pouvait aussi plus que lui. Lorsque je t'épousai, mon hymen ne nuisit à personne. Si l'on m'unit à Pyrrhus, on te fait une offense. D'ailleurs, Ménélas, mon père, nous pardonnera notre amour. Lui-même succomba sous les traits du dieu ailé ! L'amour qu'il s'est permis, il le permettra à son gendre. Celui qu'il eut pour ma mère sera un exemple utile. Ce qu'il fut pour ma mère, tu l'es pour moi. Le rôle que joua autrefois l'étranger Dardanien, Pyrrhus le joue maintenant. Que les hauts faits de son père, vantés sans cesse, le rendent superbe. Tu as aussi les exploits d'un père à citer. Le petit-fils de Tantale commandait à tous, à Achille lui-même. L'un faisait partie de l'armée, l'autre était le chef des chefs. Tu as aussi pour bisaïeul Pélops et le père de Pélops, et en comptant mieux encore, tu es le cinquième descendant de Jupiter.
Ce n'est pas non plus le courage qui te manque. Tes armes t'ont servi dans une circonstance odieuse, mais que pouvais-tu faire ? Un père armait ton bras. J'aurais voulu que ta valeur eût eu un objet plus noble. Tu n'as pas choisi cette cause, mais on te l'a imposée comme un devoir. Tu l'as rempli toutefois, tu as ouvert le flanc d'Égisthe, et il a ensanglanté le même palais que ton père. Pyrrhus t'en fait un crime. Ta gloire, il l'appelle un forfait, et cependant il soutient mes regards. J'éclate en sanglots, mon visage et mon cœur se gonflent, et un feu intérieur embrase ma poitrine brûlante. Adresser, devant Hermione, un reproche à Oreste ! Et je suis sans forces, et je n'ai pas un fer vengeur ! Au moins je puis pleurer. La colère se calme quand on verse des larmes, et elles inondent mon sein comme un torrent. Je n'ai qu'elles sans cesse, et sans cesse j'en répands. Leur source intarissable baigne mes joues décolorées.
C'est le destin de ma race, qui s'étend jusque sur mon existence. Femmes du sang de Tantale, nous sommes une proie offerte aux ravisseurs. Je ne rappellerai pas l'imposture du cygne glissant sur les eaux. Je ne me plaindrai pas que Jupiter se soit caché sous un plumage. Au milieu de l'isthme qui sépare deux vastes mers, Hippodamie fut emportée sur un char étranger. La sœur de Tyndare fut rendue par la ville de Mopsope aux Amycléens, Castor et Pollux. La fille de Tyndare, que l'hôte du mont Ida emmena au-delà des mers, vit les Grecs prendre les armes pour elle. Je m'en souviens à peine. Je m'en souviens cependant. Tout était plein de deuil, plein d'inquiétude et d'alarmes. Mon aïeul pleurait, ainsi que Phébé ma sœur, et les deux frères jumeaux. Léda invoquait les dieux et Jupiter son époux. Moi-même, bien jeune encore, je m'arrachais les cheveux, et m'écriais :
« Tu pars sans moi, ma mère, sans moi ! »
Son époux était absent. Pour ne point démentir le sang de Pélops, je devins aussitôt la proie de Néoptolème.
Plût aux dieux que le fils de Pélée se fût soustrait aux flèches d'Apollon ! Père, il condamnerait la coupable audace de son fils. Achille n'approuva pas jadis, et il n'approuverait pas aujourd'hui, qu'un époux pleurât, dans le veuvage, l'enlèvement de son épouse. Quel crime attire sur moi la colère céleste ? Quel astre funeste accuserai-je de mes malheurs ? Encore enfant, je me vis sans mère, mon père portait les armes. Tous deux vivaient, et j'étais cependant privée de tous deux. Dans ses jeunes années, ta fille, ô ma mère ! ne te fit pas entendre les mots caressants d'une bouche qui s'essaie à les dire. Je n'ai pas entouré ton cou de mes bras enfantins. Je ne me suis pas, doux fardeau, assise sur tes genoux. Tu n'as pu prendre soin de me parer. Fiancée à un époux, je ne suis pas entrée, conduite par ma mère, dans la nouvelle chambre nuptiale. Lorsque, à ton retour, j'allai à ta rencontre, j'avouerai la vérité, les traits de ma mère m'étaient inconnus. Cependant je devinai, en te voyant la plus belle, que tu étais Hélène. Tu cherchais, toi, qui pouvait être ta fille.
Il ne me reste pour tout bien qu'Oreste mon époux. Lui aussi, s'il ne combat pour lui-même, me sera enlevé. Le ravisseur Pyrrhus me possède, et mon père est de retour victorieux ! Voilà le présent que m'a fait Troie détruite. Cependant, lorsque Titan, dans sa carrière sublime, presse ses coursiers radieux, mon mal me laisse quelque liberté, mais, quand la nuit me conduit à ma couche, que je cherche en poussant des cris et de lugubres gémissements, quand je me suis étendue sur le lit, témoin de ma tristesse, mes yeux, que ne ferme plus le sommeil, se remplissent de larmes. Je le fuis, autant que je le puis, comme un époux qui serait mon ennemi. Souvent mes maux me rendent insensible. J'oublie et ce que je fais, et où je suis, et ma main égarée touche les membres du héros de Scyros. À peine me suis-je aperçue de cette coupable méprise, que je m'éloigne de ce corps dont le contact m'est odieux, et il me semble que j'ai les mains souillées. Souvent, au lieu du nom de Néoptolème, c'est le nom d'Oreste que je prononce, et j'aime, comme un présage heureux, cette erreur de ma bouche. Je le jure par ma race infortunée, par l'auteur de cette race, qui fait mouvoir les mers, la terre et le céleste empire, par les os de ton père, mon oncle, qui, vengés par ton courage, te doivent la tombe où ils reposent. Ou je mourrai jeune, et serai moissonnée à la fleur de mes ans ou, fille de Tantale, je serai l'épouse du fils de Tantale.
Je te félicite de joindre Aechalie à tes titres de gloire ; je me plains qu'un vainqueur ait cédé à celle qu'il avait vaincue. Ce bruit injurieux s'est subitement répandu dans les villes de la Grèce, et semble démenti par tes hauts faits : celui que n'ont jamais pu abattre Junon et une immense série de travaux aurait subi le joug d'Iole ! Que ce soit le vœu d'Eurysthée, que ce soit le vœu de la sœur de Jupiter, et celui d'une belle-mère heureuse de voir une tache sur ta vie, ce n'est pas le vœu du dieu à qui, dit-on, la nuit n'a pas suffi seule pour l'enfantement d'un héros tel que toi. Vénus t'a plus nui que Junon. Celle-ci, en t'opprimant, t'a élevé, celle-là tient sous ses pieds ta tête humiliée.
Vois le monde pacifié par ta force vengeresse, aussi loin que Nérée entoure la terre d'un cercle d'azur. La terre te doit la paix, les mers leur sécurité. L'orient et l'occident sont pleins de ta gloire. Tu as le premier porté le ciel qui doit te porter un jour. Lorsque Atlas étaya les astres, Hercule en fut le support. Qu'as-tu fait, que publier ta honte, et ajouter le déshonneur à tes premiers exploits ? Est-ce bien toi que l'on cite pour avoir avec vigueur étouffé deux serpents, toi, cet enfant qui, dès le berceau, était déjà digne de Jupiter ? Tu as mieux commencé que tu ne finis : tes derniers pas le cèdent aux premiers. L'homme d'aujourd'hui et l'enfant d'autrefois ne se ressemblent pas. Celui que mille monstres, que le fils de Sthénélée, ton ennemi, que Junon même, n'ont pu vaincre, amour en triomphe.
Mais on vante mon hymen, parce que je me nomme l'épouse d'Hercule, et que mon beau-père est le dieu qui fait gronder le tonnerre du haut de son char rapide. Autant deux jeunes bœufs de taille inégale vont mal à la charrue qu'ils traînent, autant une épouse inférieure à son époux est écrasée par sa gloire. Ce n'est pas un honneur, mais un fardeau, un masque fait pour blesser ceux qui le portent. Si vous voulez qu'une union vous puisse convenir, unissez-vous à votre pareil. Mon époux est toujours loin de moi. Il m'est plus connu comme hôte que comme époux. Il est sans cesse à la poursuite des monstres et d'animaux terribles. Veuve dans mon palais, j'y forme de chastes vœux, et je tremble que mon époux ne tombe sous les coups d'un cruel ennemi. Je me représente des serpents, des sangliers, des lions avides, je vois des chiens prêts à se disputer tes os. Les fibres des victimes, les vains fantômes d'un songe, et les mystérieux présages de la nuit, tout m'épouvante. J'épie, dans mon malheur, les bruits d'une vague renommée. La crainte, dans mon cœur incertain, fait place à l'espoir, et l'espoir à la crainte. Ta mère est absente, et gémit d'avoir plu à un dieu puissant. Ton père Amphitryon, Hyllus, notre enfant, sont loin de ces lieux. Eurysthée, ministre des vengeances de la cruelle Junon, me poursuit, ainsi que l'implacable courroux de la déesse.
C'est peu de ces tourments. Tu y ajoutes tes amours étrangères. Par toi, toute femme peut devenir mère. Je ne rappellerai ni Augé, violée dans les vallons du Parthénus ni ton enfantement, ô nymphe, fille d'Urménus. Je ne te reprocherai pas cette troupe de sœurs, petites filles de Theutra, peuple de femmes, dont aucune ne fut dédaignée de toi. Je rappellerai une adultère dont le crime est récent. Par elle, je suis devenue belle-mère du Lydien Lamas. Le Méandre, qui s'égare tant de fois dans les mêmes contrées, qui replie souvent sur lui-même ses ondes fatiguées, a vu des colliers suspendus au cou d'Hercule, à ce cou pour lequel le ciel fut un fardeau léger. Il n'a pas eu honte d'enchaîner dans des liens d'or ses bras robustes, et de couvrir de pierreries ses doigts nerveux. Sous ces bras cependant expira le monstre de Némée. Sa dépouille recouvre-t-elle encore ton épaule gauche ? Tu n'as pas craint de cacher sous une coiffure recherchée tes cheveux hérissés. Le blanc peuplier ornait bien mieux le front d'Hercule. Tu n'as pas rougi en ceignant la ceinture méonienne, à la manière d'une jeune fille lascive. As-tu oublié l'aspect terrible du féroce Diomède, qui nourrissait ses cavales de chair humaine ? Si Busiris t'eût vu sous cette parure, le vaincu n'eût-il point rougi du vainqueur ? Antée arracherait ces ornements du cou vigoureux qui les porte, pour n'avoir pas la honte d'être tombé sous un homme efféminé.
On dit que, parmi les jeunes filles de l’Ionie, tu as tenu la corbeille, et craint les menaces d'une maîtresse. Tu ne dédaignes pas, Alcide, de tomber des corbeilles légères ta main victorieuse dans mille travaux ? Tes doigts robustes filent une trame grossière, et tu distribues des tâches égales, au nom d'une beauté qui t'en fait un devoir ! Ah ! tandis que tes doigts inexpérimentés tordaient le fil, combien de fois s'est brisé le fuseau sous tes mains pesantes ! Alors, on le dit, malheureux ! Tout tremblant sous les coups du fouet, tu tombais aux pieds de ta maîtresse.
Tu parlais alors du pompeux appareil qui embellissait la gloire de tes triomphes, tu racontais tes exploits, qu'il te fallait faire, tu disais sans doute que d'énormes serpents avaient enveloppé dans les replis de leur queue ton bras enfantin qui les étouffa, comment le sanglier de Tégée tomba sous les cyprès d'Érymanthe, et fit, sous son poids, gémir au loin la terre. Tu n'omets ni ces têtes exposées dans les palais de la Thrace, ni ces cavales engraissées du carnage des hommes, ni le triple monstre, ni le possesseur des troupeaux ibériens, Géryon, qui, malgré ses trois formes, n'en avait qu'une, ni Cerbère, qui, d'un tronc unique, se partage en autant de chiens, dont les têtes sont entrelacées de couleuvres menaçantes, ni l’hydre, qui de ses blessures fécondantes renaissait en rejetons fertiles, et que ses pertes même enrichissaient, ni cet ennemi qui, pressé par la gorge entre ton flanc gauche et ton bras gauche, y resta ainsi suspendu comme un pesant fardeau, ni le bataillon équestre qui, malgré la rapidité de sa course, et sa double forme, se vit chassé des monts de la Thessalie. Peux-tu, décoré de la pourpre de Sidon, redire ces exploits ? Cette parure ne condamne pas ta langue au silence ? La nymphe, fille de Iardanus, s'est aussi ornée de tes armes, et les trophées si connus d'un héros, maintenant son prisonnier, sont devenus les siens.
Va maintenant, glorifie-toi. Énumère tes hauts faits. Tu as abdiqué le rôle qui t'appartenait. C'est elle qui fut un homme. Tu es d'autant plus au-dessous d'elle, ô le plus grand des mortels ! qu'il lui était plus glorieux de te vaincre que ceux que tu as vaincus. C'est pour elle que s'agrandit la mesure de tes actions. Renonce à ton bien, ta maîtresse est l'héritière de ta gloire. Ô honte ! la peau arrachée aux côtes d'un lion horrible et son poil hérissé ont couvert un corps délicat. Tu te trompes, tu t'abuses. Cette dépouille n'est pas celle du lion, mais la tienne. Si tu fus le vainqueur du monstre, elle fut le tien. Une femme a porté les armes trempées dans les noirs poisons de Lerne, une femme à peine capable de soutenir le fuseau chargé de laine ! Sa main a touché la massue qui dompta les bêtes féroces, et elle a vu dans une glace l'armure de son époux.
On me l'avait dit toutefois, et je refusais d'en croire la renommée. Ces bruits, qui trouvaient mon oreille incrédule, sont venus affliger mes sens. Une concubine étrangère est amenée sous mes yeux, et je ne puis plus dissimuler ce que je souffre. Tu ne permets pas qu'on l'éloigne. Captive, elle traverse la ville, et vient s'offrir à mes regards indignés. Et elle ne vient pas les cheveux en désordre, à la manière des captives ni d'un air timide et convenable au malheur. Elle s'avance, étalant fastueusement l'or dont l'éclat se fait voir au loin, parée comme tu l'étais toi-même en Phrygie. Elle montre au peuple un visage superbe, et l'on croirait qu'Hercule est vaincu, Aechalie encore debout et son père plein de vie. Peut-être, quand tu auras chassé l'Étolienne Déjanire, cette femme quittera-t-elle son nom de concubine pour celui d'épouse. Peut-être un hymen honteux unira-t-il les ignobles corps d'Iole, la fille d'Eurytus, et de l'insensé Alcide. À ce pressentiment, mon esprit s'égare, le frisson parcourt mes membres, et ma main, devenue languissante, tombe sans mouvement sur mes genoux.
Tu m'as aussi aimée avec beaucoup d'autres, mais ce fut sans crime. Deux fois, n'en rougis pas, je fus pour toi une cause de combats. Achéloüs, en pleurant, recueillit ses cornes sur ses rives humides, et plongea son front mutilé dans une eau limoneuse. Nessus, ce demi homme, trouva la mort dans l'Evénus qui la donne, et son sang de cheval en infecta les eaux. Mais que servent ces souvenirs ? J'écrivais encore lorsque la renommée m'annonça que mon époux périt sous la tunique empoisonnée qu'il a reçue de moi. Hélas ! qu'ai-je fait ? Où la fureur a-t-elle emporté ton amante ? Impie Déjanire, qu'hésites-tu à mourir ? Quoi ! ton époux sera déchiré au milieu de l'Œta, et toi, la cause d'un tel forfait, tu lui survivras ? Que me reste-t-il à faire, pour qu'on me croie l'épouse d'Hercule ? Oui, la mort sera le gage de notre union. Et toi aussi, Méléagre, en moi tu reconnaîtras une sœur. Impie Déjanire, qu'hésites-tu à mourir ? Ô famille maudite ! Agrius est orgueilleusement assis sur le trône, Œneus délaissé traîne sa vieillesse dans l'indigence, Tydée, mon frère, est exilé sur des plages inconnues. L'autre voyait son existence attachée à un fatal tison. Ma mère enfonça un poignard dans son propre sein. Impie Déjanire, qu'hésites-tu à mourir ? Je ne demande qu'une chose, au nom des liens sacrés qui nous unissent, c'est de ne point passer pour avoir attenté à tes jours. Nessus, lorsqu'une de tes flèches frappa son cœur avide, s'écria :
« Ce sang a la vertu de ranimer l'amour. »
Je t'ai envoyé le tissu chargé du venin de Nessus. Impie Déjanire, qu'hésites-tu à mourir ? Adieu, mon vieux père, Gorgé, ma sœur ; adieu ma patrie, et toi, mon frère, qui fus enlevé à la tienne, et toi, lumière de ce jour, le dernier que verront mes yeux, et toi, mon époux, oh ! puisses-tu vivre ! et toi Hyllus, mon enfant, adieu.
J'ai trouvé la race entière des animaux plus douce que toi, et je n'avais à redouter d'aucun être plus de maux que tu m'en causes. Ce que tu lis, je te l’envoie, Thésée, du rivage d'où les voiles emportèrent sans moi ton vaisseau, du lieu où je fus indignement trahie, et par mon sommeil, et par toi qui en profitas, dans ton odieuse perfidie.
C'était le moment où la terre est couverte de la transparente rosée du matin, où les oiseaux gazouillent sous le feuillage qui les couvre. Dans cet instant d'un réveil incertain, toute languissante de sommeil, j'étendais, pour toucher Thésée, des mains encore appesanties ; personne à côté de moi ; je les étends de nouveau, je cherche encore ; j'agite mes bras à travers ma couche ; personne. La crainte m'arrache au sommeil ; je me lève épouvantée, et me précipite hors de ce lit solitaire. Ma poitrine résonne aussitôt sous mes mains qui la frappent, et ma chevelure, que la nuit a mise en désordre, est bientôt arrachée. La lune m'éclairait ; je regarde si je puis apercevoir autre chose que le rivage ; à mes yeux ne s'offre rien que le rivage. Je cours de ce côté, d'un autre, partout, d'un pas incertain. Un sable profond retient mes pieds de jeune fille. Cependant, tout le long du rivage, ma voix crie : « Thésée ! » Les antres creux répétaient ton nom. Les lieux où j'errais t'appelaient autant