Vouk Voutcho

 

 

 

ENFER D’UN PARADIS

 

 

Roman

 

 

 

Traduit d’une langue morte (le serbo-croate)
par Zdenka Štimac et l’auteur

 

 

 

 

 

 

Publication conjointe de Éditions de chambre – http://www.editions-de-chambre.com/ – et du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Petit Loup. Une divinité bicéphale.

II  Sandrine. Le destin des femelles.

III  Petit Loup. La République des baisemouchistes.

IV  Sandrine. La monnaie de la pièce.

V  Prosper. Un ordinateur ingrat.

VI  Petit Loup Le sang corse.

VII  Sandrine. Le Capitaine Carcasse.

VIII  Prosper. Une apparition inquiétante.

IX  Petit Loup. Ignace le vampire.

X  Sandrine. L'Arche de Noé.

XI  Petit Loup. Le souvenir d'un cauchemar.

XII  Prosper. Un homme agenouillé.

XIII  Sandrine. Une femme à la mer.

XIV  Petit Loup. Un rat sur le navire.

XV  Prosper. La mouche et l'ordinateur.

XVI  Petit Loup. L'utopie européenne.

XVII  Sandrine. Le rêve, petit frère de la mort.

À propos de cette édition électronique

 

 

À ma future veuve
avec gratitude

 

Petit Loup.
Une divinité bicéphale.

 

Au point du jour, m’éveillant sur une aire de stationnement couverte de genévriers, j’aperçus mon sosie dans le rétroviseur en train de cuver son vin, et je lui posai la question habituelle :

 

« Je m’rase ou je m’gaze ? »

 

Pour la première fois depuis que nous nous fréquentions, il hésitait à me répondre. La mèche blanche qui barrait son front avait l’air plus fanée que jamais.

 

Cela me découragea sérieusement. Ma route vers le Sud, vers le lieu de mes vacances, ressemblait de plus en plus à une descente crépusculaire, à un pèlerinage au goût de cendre. Le jour précédent, contrairement à ma volonté, mon chemin m’avait obligé à fléchir le genou devant trois pierres tombales entre Bastia et l’île Rousse, les tombes qui me parurent les plus forts remparts contre la cruauté du destin. Grignotant les pissenlits par la racine, Michel, Claude et Dominique, les jeunes amis de mon père corse, ne me semblaient jamais si vertueux, prouvant que tous les morts sont bons, car sur toute tombe peut fleurir une rose.

 

Je remis le siège en position horizontale, posai mon pouce sur ma lèvre inférieure tel un présentateur de la télé et m’abandonnai à un nouveau somme salutaire. Mal m’en prit : sitôt que j’eus fermé les yeux, en ce jour anniversaire de la mort de mon père, Morphée, dieu grec des songes, m’offrit un petit cauchemar, à vous glacer le sang. Ces bienfaits funestes, que j’endure de temps à autre, Prosper les appelle « rêves à répétition ».

 

Heureusement, avant de mettre à mort le pauvre papa une fois de plus dans ce rêve effrayant, je fus réveillé par trois coups tapotés sur mon pare-brise.

 

Le soleil avait déjà fait un grand bond en avant, un soleil étrillé par des nuages au galop, sous lesquels le maquis voisin semblait bien plus mystérieux que la veille au soir. Il sentait le brûlé, une odeur de paillotes fraîchement calcinées, et le golfe d’Ajaccio était certainement à portée de la main, étant donné que les oiseaux gazouillaient dans un dialecte du sud parfait.

 

À travers le pare-brise, deux visages souriants m’examinaient, l’un paré d’un chignon blond, l’autre de boucles encore plus dorées. Elles avaient à peine vingt ans, ô le vrai joyau de vingt carats ! Je clignai des yeux comme devant la vitrine d’un bijoutier sur la Croisette. Le conte de fées se poursuivit : je communiquai avec elles par des mouvements de lèvres, tel le collectionneur de poissons rouges qui babille avec ses bien-aimés dans l’aquarium.

 

« Monsieur va-t-il vers le sud ?

 

Bien sûr qu’il y va.

 

Passerait-il par Propriano ?

 

Sûrement.

 

Ensuite descend-il vers Bonifacio ?

 

Bien sûr.

 

Hourra ! » s’écrièrent les jeunes auto-stoppeuses belges Margot et Tatiana.

 

Il fallait voir ces deux paires de cuisses bronzées et ces derrières surélevés qui menaçaient de crever le daim de leur culotte courte. Il fallut serrer les dents devant ces quatre seins hérissés, ces dents perlées et ces fossettes sur des joues parsemées de taches de rousseur. Je dus me pincer afin de me convaincre que je ne rêvais pas.

 

Une sorte de divinité estivale quadrupède était bel et bien assise sur le capot de mon moteur. Sa beauté ne pouvait se mesurer qu’aux monstres séducteurs inventés par les Grecs anciens et les Romains : le centaure, fait d’un cheval et d’un homme, la sirène, moitié femme, moitié poisson, Janus aux deux visages. À l’instar d’eux, l’être fantastique Margot-Tatiana, composé d’une femme et d’une femme, contenait toute la magie ineffable de ce sexe.

 

« Depuis quand suces-tu ton pouce ? demandèrent-elles, riant aux éclats.

 

Depuis toujours, dus-je reconnaître.

 

Ça inspire confiance, dit Tatiana. Nous acceptons que tu nous emmènes jusqu’à Sartène. Nous allons rendre visite à un cousin de Margot dans le couvent franciscain. »

 

Tandis que nous descendions vers le sud, je me taisais, sentant derrière mes épaules la chaleur qui rayonnait de leur divin corps bicéphale. En proie une fois de plus à une inexplicable inquiétude, comme pourchassé par un commando invisible, les assassins de Michel, Claude et Dominique, je conduisais à tombeau ouvert, comme si je cherchais sur le bord de la route l’arbre providentiel où nous pourrions laisser notre peau. Deux jours auparavant, en accompagnant Sandrine à Orly, je lui avais juré d’arrêter de fumer. C’est pourquoi toutes les demi-heures, quand mon porte-clefs se mettait à sonner, j’engloutissais un tranquillisant homéopathique au lieu d’allumer une cigarette. Normalement, ce gadget me rappelait que, le temps s’écoulant, il fallait nourrir le parcmètre.

 

Recroquevillées sur le siège arrière, les filles observaient d’un œil soupçonneux l’affreux museau de mon double dans le rétroviseur. Après mon troisième comprimé, la savante Margot aux boucles dorées s’enhardit. Elle se pencha vers moi et me glissa à l’oreille :

 

« Pulsion autodestructrice, comme dirait mon psy. Ça va pas la tête ?

 

Plutôt le cœur… » fis-je en gémissant.

 

Margot et Tatiana échangèrent un regard.

 

« Tu veux une pomme ?

 

Merci, mon médecin me les a interdites.

 

Une maladie… grave ? balbutia Tatiana.

 

Une maladie rare », répondis-je dans un murmure sépulcral.

 

Mes compagnes se regardèrent de nouveau à la dérobée.

 

« Et si on s’arrêtait, si tu te reposais un peu ?

 

Mon médecin me l’a interdit.

 

Tu es un petit futé, toi ? » dit Tatiana en riant jaune.

 

Près de mon oreille, une nouvelle fois, Margot secoua ses boucles qui tintaient comme des écus d’or.

 

« Ta maladie… comment se manifeste-t-elle ?

 

Par une faiblesse, expliquai-je. D’abord, c’est une perte subite de toutes mes forces. Puis je bave. S’ensuivent étouffement et contraction du cœur. Si je n’avale pas à temps un comprimé, je suis cuit, c’est la fin des haricots.

 

Et ton toubib t’autorise à conduire ?

 

Pourquoi pas ? Il y a tellement de gens débordant de santé qui meurent sur les routes. Surtout ici, parfois dans des voitures immobiles. Et même en dehors de leurs bagnoles.

 

Et si tu ralentissais un peu ? » bégaya Tatiana.

 

Je mis les pleins gaz et les collai sur leur siège arrière. Elles ressemblaient à deux timbres-poste belges décolorés. Elles me rappelaient tellement des timbres que j’eus envie d’en lécher le verso.

 

La petite voix de Margot frissonna :

 

« Et si les comprimés venaient à te manquer ?

 

Dans ce cas, il y aurait un autre remède efficace, répliquai-je sèchement.

 

Quel autre remède ?

 

Quel remède, bon sang ? »

 

Je déposai les armes.

 

« D’accord, dis-je, en observant dans le rétroviseur mon sosie devenu cramoisi. Il s’agit d’une maladie rare, un cas unique en Europe. Il faut que je fasse l’amour toutes les trois heures. Si je ne le fais pas au moins une fois dans ce laps de temps, je dois avaler un comprimé. Autrement, c’est la crise, mal au cœur, étouffement, infarctus du myocarde… »

 

Les filles me couvaient des yeux, émerveillées et effrayées.

 

« Avoue, tu te moques de nous ? » murmura Tatiana.

 

Je poussai un profond soupir, comme un homme dont les jours sont comptés.

 

« À part ça, dus-je reconnaître d’un air abattu, le médecin m’a conseillé d’éviter les pastilles autant que possible, car tôt ou tard…

 

Tôt ou tard ?

 

Les médicaments vont cesser de faire leur effet. Il est donc souhaitable que j’utilise le plus souvent un antispasmodique naturel. »

 

À la suite de cette confession, mes compagnes restèrent bouche bée pendant deux bons kilomètres, avant que Tatiana ne se racle la gorge.

 

« Si on nous demande comment s’appelait ce grand malade qui nous a conduites à Sartène, que doit-on répondre ?

 

Miodrag, Marie-Loup, Janvier, mesdemoiselles.

 

Drôles de prénoms.

 

Ce sont ceux de mes aïeuls, maternel et paternel, respectivement serbe et corse.

 

Brrr ! Un janvier et en plus un demi-Serbe et demi-Corse, persifla Margot. Ça fait froid dans le dos !

 

Je me ferai soigner, lui promis-je. Par ailleurs, mes amis m’appellent Petit Loup, bien que je me surnomme Sisyphe.

 

Comme celui qui pousse son gros caillou ? s’empressa de demander la savante Margot.

 

Oui, comme celui qui toute sa vie roule son rocher vers le sommet pour le voir retomber aussitôt en bas.

 

Sisyphe ! ricana Tatiana. On dirait, un nom de chien. Pourquoi justement un nom mythologique ?

 

Parce qu’en ce bas monde, il n’y a plus belle représentation de la vaine souffrance humaine que celle créée par la mythologie, dont… »

 

J’avais eu, d’un cœur magnanime, l’intention de leur offrir mes explications sur les mythes en général et, en particulier, sur mon thème favori, la tragédie apprivoisée. Par malheur, il n’était pas écrit que Tatiana et Margot m’entendent jusqu’au bout. À cet instant précis, mon porte-clefs se remit à tinter, et je fourrai la main dans ma poche pour prendre un nouveau comprimé. Agréablement surpris, ce fut à mon tour d’ouvrir tout grand la bouche.

 

« Laisse tomber, Sisyphe, m’ordonna Margot. Ça suffit.

 

Tu en prends la responsabilité ? demandai-je.

 

Nous la prenons ! » fit Margot dans un doux sourire.

 

Je battis leur record du maintien de la bouche béante. Je ne la fermai qu’en vue du golfe de Valinco, où nous surprit le crépuscule devant un petit hôtel, près de Propriano.

 

« La nuit porte conseil », dis-je en secouant mes clefs au rythme d’un petit air corse.

 

La tête sur l’épaule de Tatiana, Margot pouffa de rire.

 

« Notre Louveteau a peur de faire des folies ce soir !

 

La folie est la reine des esprits ! m’exclamai-je.

 

Notre Louveteau ne serait-il pas un tantinet royaliste ? demanda Margot d’un air assombri.

 

La reine est morte ! m’écriai-je, vive la folie ! »

 

Les jeunes filles n’y comprirent goutte, mais elles rirent de bon cœur.

 

 

Pendant le dîner, je bus de la bière à la châtaigne et du vin à tire-larigot, histoire de reprendre courage, en vue des obligations qui m’attendaient : ceci eut pour résultat de me délier la langue. Les rares clients du restaurant, cinq touristes autrichiens, verts de jalousie sous leur petit chapeau tyrolien, ne quittaient pas des yeux ma divinité quadrupède, pendue aux épaules d’un sacré vaniteux. Les yeux écarquillés, ce dernier battait l’air de ses mains en essayant de décrire une espèce de paradis terrestre.

 

Évidemment, je chantais le petit village d’Ouf, à proximité du cap de Roccapina, dont la calanque, bien abritée entre les falaises, ressemblait à un sexe féminin.

 

« Ouf comme un ouf de soulagement ? » s’exclamèrent mes jeunes compagnes.

 

Elles ne pouvaient imaginer rien de plus beau ni de plus apaisant qu’un sexe de femme.

 

« Oui, mais c’est également un ouf de jouissance, poursuivis-je avec enthousiasme. Ajoutez à ça une chapelle et deux menhirs géants, à l’entrée et à la sortie du port, où nous amarrons nos bateaux, en face d’une paillote-buvette. Pouvez-vous imaginer plus belle harmonie ? »

 

Les filles ne pouvaient imaginer plus belle harmonie que celle qui régnait autour de notre paillote pas encore brûlée.

 

« Tous les ans, à la fin du mois d’août, continuai-je sans me lasser, ça devient le point de ralliement de notre bande, les Corses de Paris et leurs amis parisiens, des autochtones et des copains venus des quatre coins du monde… Comment vous dire ? C’est une sorte d’invention de pays natal commun à nous tous, notre petite République baisemouchiste, dont le mot d’ordre est : “Délivrés de vos peurs, stress et angoisses, devenus des papillons libres, sortis de la cage de votre chenille, déployez vos ailes de carnaval, papillonnez au gré de votre placenta, la Méditerranée, et roulez dans le liquide amniotique corse jusqu’à la libération finale !” »

 

Mon enthousiasme conquit les filles.

 

« On dirait que tu es un sacré nationaliste, payé pour faire de la pub à Ouf.

 

C’est dommage que l’on ne sache pas un mot de la langue corse.

 

Aucun problème, expliquai-je. Dans la cour de la paillote “Chez Napo”, quartier général de notre confrérie, bien souvent on ne parle que le français. »

 

Le programme de notre république émerveilla les jeunes filles, et Tatiana, à qui le vin rouge avait fait prendre des couleurs, me proposa sans hésiter de broder notre slogan, papillons libres, sur leurs slips respectifs.

 

Les yeux perlés de larmes, l’émotion m’inspirant davantage, je repris mes louanges :

 

« À Ouf, notre compagnie a créé une chose qui paraissait impossible : le bonheur simultané de l’individu et celui de la collectivité. À Ouf, notre vie est basée sur le principe du kolkhoze ou du kibboutz baisemouchiste, où tout individu, qu’il soit riche ou pauvre, apporte à la communauté le meilleur de ses biens : yacht, canot à moteur pour ski nautique, matelas gonflable, Maserati, deux-chevaux ou deux-roues. »

 

Ravie, Margot riait sur mon épaule, tout en caressant le chignon de Tatiana derrière mon dos.

 

« Mais c’est une sorte de communisme de luxe !

 

C’est ainsi que nous imaginons le communisme ! braillai-je en frappant du poing sur la table si fort que chez les auditeurs trois chapeaux verts tyroliens basculèrent sur le côté. Le communisme n’est rien d'autre qu’une promesse de liberté à venir, qui roule les mécaniques dans son placenta !… »

 

Margot s’assombrit une fois de plus.

 

« Royaliste ou fasciste ?

 

Anarchiste romantique ! dus-je corriger, appuyant mon index sur la racine de son nez.

 

Anarchiste ! fit-elle avec le murmure d’une fillette dont une main de velours invisible caresse le bas du dos.

 

Que cela reste entre nous », dis-je en chuchotant moi aussi pour fortifier notre complicité.

 

Les yeux des jeunes filles étincelèrent telles des pierres précieuses. Dès lors, je pouvais considérer que la République d’Ouf s’était enrichie de deux délicieuses citoyennes. Pour couronner le tout, je dépliai ma carte et pointai mon doigt sur les eaux de la Côte d’Azur.

 

« À quoi ça fait penser ? demandai-je d’une voix solennelle.

 

À la mer… » fit Tatiana d’un ton hésitant.

 

Je décidai de leur prêter la main, leur jeunesse pudique le méritait amplement :

 

« Si la crique d’Ouf évoque un petit sexe de femme, à quoi vous fait penser cette mer ? »

 

Margot poussa un cri de joie :

 

« À un vagin grand ouvert ! »

 

En guise de récompense, je lui décernai deux baisers, un sur chaque joue.

 

« Bravo ! me récriai-je, et chez les auditeurs je fis encore basculer quelques chapeaux tyroliens.

 

Si on regarde bien, pensait tout haut Tatiana, penchée sur ma carte en élève consciencieuse, si on regarde attentivement, on dirait que ce golfe entre la principauté de Monaco et la Toscane ressemble bel et bien à un gros sexe féminin franco-italien avec son clitoris corse. »

 

Transporté de joie, je lui offris, à elle aussi, deux baisers retentissants.

 

« Comprenez-vous ? murmurai-je avec fièvre. C’est pour cette raison que la France s’irrite tellement quand la Corse s’agite. L’Europe est anthropomorphe et, en plus de ça, son genre est féminin. Ce que nous avons dénommé vagin européen, c’est le berceau de notre civilisation. S’il tombait malade un jour, tout l’organisme serait atteint ! »

 

Nous nous tûmes, un peu soucieux à cause de la fragilité du vagin du Continent, pendant que Margot, l’air préoccupé, dessinait à l’aide d’une allumette carbonisée les poils des parties intimes de la frontière franco-italienne. Dès que Monaco eut disparu sous les poils, nous éclatâmes d’un rire tonitruant qui fit basculer le reste des chapeaux tyroliens.

 

La décision était prise : nous gagnerons ensemble le littoral, la pointe du clitoris corse. Au lieu de passer leurs vacances à Sartène et à Bonifacio, Margot et Tatiana les passeront à Ouf, dans la maison de mon père et notre petit domaine au bord de la mer. Pour sceller cet accord, nous nous embrassâmes devant tout le restaurant. Notre tentative de triple baiser se cassa le nez à cause du trop grand nombre de ces organes de l’odorat, comme lorsque par erreur on glisse le pied gauche dans la pantoufle droite, bref comme tout premier baiser d’adolescents.

 

Mais peu importe, nous étions au septième ciel.

 

La seule chose qui assombrissait ce moment de plaisir était la présence des deux serveurs à côté de notre table, le garçon de restaurant et son assistant sommelier. Le premier avait un visage rose de chérubin, et le second des traits ravagés. Ils étaient très serviables, trop courtois à mon goût, veillant à ce que tout soit servi parfaitement, mets savoureux et boissons. Leur courtoisie m’aurait été fort agréable si je n’avais remarqué leurs petites ailes, dissimulées sous leurs habits, blanches dans le dos du faux chérubin, noires sur l’échine du sommelier au visage plissé et terreux. Il fallait avoir l’esprit complètement obtus pour ne pas reconnaître en eux les deux vieux complices, Éros et Thanatos, le dieu de la passion amoureuse et celui de la mort de cette même flamme. De surcroît, tous les deux pouvaient facilement faire partie d’un commando de « justiciers » à gages.

 

Par bonheur, cette image éclair de très mauvais augure échappa à l’attention de mes jeunes compagnes.

 

Pour ne pas nous lancer dans des relations trop intimes qui feraient injure à la décence, nous décidâmes de nous fiancer sans tarder. Margot et Tatiana m’offrirent chacune à leur tour une bague de peu de valeur que je mis au petit doigt de ma main droite comme le plus grand des trésors. À partir de cet instant-là, nous pouvions sans honte nous considérer comme fiancés et nous comporter comme des gens bienséants. À la barbe des chapeaux tyroliens consternés, nous mélangeâmes une fois de plus nos nez.

 

« Je t’aime ! avouai-je, dévoilant mon sentiment passionné aux jeunes filles, et ordonnant aussitôt à Thanatos, tueur à gages, de nous apporter le champagne le plus cher.

 

Qui aimes-tu, qui ça ? demandèrent les filles, l’air confus.

 

Vous êtes ma divinité estivale quadrupède, essayai-je de leur expliquer, vous n’êtes qu’un seul être, l’incarnation de la féminité universelle : c’est pour ça que je m’adresse à vous au singulier. Vous êtes mon Janus féminin, ma chimère, un peu chèvre, un peu serpent et un peu lionne, mon centaure féminin.

 

Serpent et lionne ! Le centaure est certainement une bête tout aussi monstrueuse ? »

 

Fort heureusement, la détonation du bouchon couvrit l’explication de la savante Margot.

 

À ce moment précis, comme si j’avais été frappé par la foudre, j’entendis dans la poche située sur ma poitrine le bruissement du télégramme de Sandrine annonçant son atterrissage sur l’aéroport de Bonifacio, en provenance d’Istanbul, via Bastia… Oui, mais quand ? Demain ou après-demain ?…

 

Je fis un saut jusqu’aux toilettes, où je dépliai à la hâte le bout de papier, dont un homme d’honneur aurait dû connaître le contenu par cœur.

 

« Vendredi, vol 308, bise, Cendrillon. »

 

Il me restait à peine quarante-huit heures. Apparemment, je n’étais pas un homme d’honneur. Honteux, donc, je blâmai comme d’habitude mon sosie dans le miroir.

 

« Petit con ! grondai-je. À quarante-cinq ans, tu te comportes comme un vieillard sénile. »

 

Impertinent, il me montra les dents en guise de réponse et alluma une cigarette. Ainsi, ma résolution de renoncer au tabac partit de nouveau en fumée.

 

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase ! Sans plus hésiter, je lui arrachai la cigarette de la bouche et y enfonçai le télégramme. Bien qu’étant tout près d’un dangereux dédoublement de la personnalité – c’est ainsi que mon psychanalyste aurait expliqué mon cas –, je décidai de ne pas flancher, le forçant à avaler ce bout de papier, cachet de la poste compris.

 

Enfin, pour me calmer, j’allumai une cigarette.

 

J’en ressentis du soulagement, et cette vieille oppression dans ma poitrine s’apaisa un peu. Elle m’assaillait à chaque fois que m’apparaissait le délicat profil de Sandrine, pareil à un camée, sur fond de dunes à Cabourg, où nous déambulions jadis à la recherche du temps perdu, du spectre de Proust.

 

La marée haute de la Manche seyait bien à Sandrine, surtout au déclin du jour, quand les flots imitaient l’étrange couleur de ses yeux gris-violâtre. Lui cherchant un surnom, je n’ai trouvé mieux que Cendrillon ; un amant plus imaginatif l’aurait appelée sa petite chérie de cendres. De mon poste d’observation des toilettes corses – ô combien instructif ! – je me revis accompagner son profil tremblant sur les rivages sablonneux. Au lieu de nous dévorer des yeux, nous regardions dans la même direction. Dix ans plus tard, nous voilà enlisés dans les sables mouvants de notre sablier, en portant dans les bras quelque chose qui se casse facilement, un érotisme de l’autodestruction qui remplaçait notre tendresse épuisée.

 

« Je parie qu’elle s’est encore payé un minet à Orly ! crachai-je au visage de mon sosie, devenu jaunâtre après avoir avalé mon télégramme indigeste. Bah ! Qu’elle en profite ! ricanai-je en m’empressant de retourner à ma chimère estivale, qui sirotait le champagne dans deux verres embués.

 

Moi aussi, je t’aimons ! » s’exclamèrent à l’unisson mes compagnes.

 

Quant à la terminologie mythologique, elles y faisaient d’étonnants progrès.

 

Lorsque nous demandâmes une chambre à un seul lit conjugal, le patron de l’hôtel et sa femme se concertèrent longuement au fond de leur loge avant de se décider enfin à nous confier une clef. Heureusement pour nous, l’hôtel était à moitié vide.

 

L’hôtelier, plein de convoitise, rit jaune, pendant que je remplissais le registre d’entrée.

 

« Vu son petit harem, quelques gouttes de sang arabe coulent certainement dans les veines de monsieur ?

 

Allah aunek », répondis-je avec dédain.

 

La découverte que je fis ce soir-là, à savoir que je me trouvais dans le rôle de cheval de Troie et ne servais à rien d’autre qu’à aider la savante Margot à transmettre ses connaissances et son savoir-faire à la timide Tatiana, ne me déçut pas ni me découragea, bien que je me sentisse plutôt comme leur âne de Troie. En plus, j’avais beaucoup de mal à digérer le télégramme de Sandrine et je restai éveillé jusqu’à l’aube auprès de mes fiancées enlacées.

 

Je ne pouvais me représenter image plus touchante que l’innocence de leurs cheveux mêlés sur l’oreiller. Dans leur sommeil, elles rayonnaient d’une telle pureté qu’elles me semblèrent avoir été rappelées à Dieu.

 

Je ne m’assoupis qu’au petit jour, sachant très bien que ce maudit Morphée en profiterait pour m’envoyer son funeste cadeau à cette frontière incertaine entre le rêve et la réalité où mon père joue toujours le rôle de revenant le jour anniversaire de sa mort. Combien d’années ? Je ne savais plus et c’était sans importance, puisque la mort n’a pas d’âge. Le pire dans ce genre de cauchemars, c’est d’être conscient que l’on rêve, lorsqu’on rêve de rêver. Toutefois, ce savoir ne m’épargna pas le supplice habituel dans la salle des malades de l’hôpital où mon invincible papa corse s’est fait tuer, où je lui ai donné le coup de grâce en acceptant qu’on le débranche de son poumon artificiel.

 

Il avait déjà franchi le seuil qui sépare les vivants des morts lorsqu’il rouvrit ses yeux ternes pour ne balbutier qu’une seule phrase entrecoupée, que je déchiffrai avec peine sur ses lèvres :

 

« La mé… decine… fait… des mi… racles… »

 

Hélas ! la médecine ne pouvait rien contre le parricide : le tuyau qui le reliait au poumon d’acier avait déjà été enlevé avec mon consentement.

 

Il devina dans mes yeux ma réponse, mon cri inaudible, et me sourit humblement, avant son dernier chuchotement :

 

« Prenons notre vol… »

 

Oiseau de haut vol, papa s’envola, lui qui éprouvait toujours une peur bleue en avion.

 

Si la médecine faisait des miracles, il aurait pu être sauvé ! Si c’était vrai, je serais l’assassin de mon propre père ! me dis-je en poussant un hurlement, cette fois pour de bon.

 

Ce cri perçant tira de leur sommeil mes compagnes et nous fit sauter tous trois du lit. Un peu effrayées, les filles m’observèrent me précipiter sous une douche froide. Pieds nus, sans mes sandales orthopédiques, dont la droite avait une semelle compensée, je n’arrivais plus à dissimuler ma petite infirmité. Par bonheur, leur regard compatissant ne dura qu’un instant, vite effacé par le sourire angélique qu’elles échangèrent.

 

Je sus tout de suite ce qu’il signifiait. Les filles se dirent :

 

« À âne donné on ne regarde pas la bouche. »

 

 

De mon pouce amer, posé sur ma lèvre inférieure au cours de la nuit, je ne tirai rien, mis à part le désir fou de me l’enfoncer jusqu’au fond de la trachée. En mon for intérieur, je savais que j’allais perdre mes deux fiancées encore plus vite que je ne les avais trouvées. C’est pourquoi, une heure plus tard, je continuai à rouler comme un sauvage en direction d’Ouf, talonné par mon commando fantôme de tueurs, le cœur faisant naufrage avant mes retrouvailles avec Sandrine.

 

II

Sandrine.
Le destin des femelles.

 

Pendant que Bruno, une troisième fois, braillait sous la douche l’air horrible du ténor de la Traviata, j’en profitai pour passer un coup de fil au répondeur de Prosper, à Paris. Le message habituel terminé, il avait enregistré un post-scriptum pour moi et Petit Loup.

 

« Demain soir, nous chargeons la voiture sur le ferry-boat Marseille-Porto-Vecchio. Nous arrivons vendredi dans la journée. Bons baisers de Prosper et Gertrude. »

 

Merveilleux, fol et infortuné Prosper. Mais qui est cette Gertrude ? Probablement sa nouvelle liaison, une femme ou un homme, qui – tout aussi tristement que les précédentes – ne tardera pas à se dégonfler… Je le voyais déjà verser des larmes amères sur mon épaule.

 

Bruno s’égosillait toujours dans la salle de bains, comme si on lui arrachait la peau des fesses. Cet engouement pour l’opéra était pour moi le signe certain d’une décadence généralisée. Après chaque siècle pourri, il se trouve toujours quelques sacrés mélomanes pour se pâmer devant l’opéra, dans l’espoir de remettre ce monde fatigué sur le chemin de la vertu. Je haïssais l’opéra comme la peste, de même que le siècle passé.

 

Pour chasser ces idées noires, j’appelai de nouveau Paris, cette fois Petit Loup, bien qu’il eût dû recevoir mon télégramme avant son départ pour sa Corse chérie. À supposer qu’il fût parti pour de bon, qu’il ne se soit pas encore amouraché d’une garce de vingt ans sa cadette. Évidemment, sur le répondeur, je tombai sur une nouvelle perle de son humour lascif :

 

« Bienvenue sur notre baisodrome. L’aiguilleur du ciel est absent. Il vous embrasse et vous prie de bien vouloir, de la lèvre supérieure ou inférieure, enregistrer votre doux message… »

 

J’exauçai sa prière et énonçai :

 

« V i e u x  d é b a u c h é ! »

 

Son message, sans nul doute, m’était destiné. Je brûlais de savoir comment ce petit malin avait deviné que Bruno gagnait ses spaghettis quotidiens dans l’aviation.

 

Je jetai le combiné et vidai le verre de Bruno, le mien étant déjà tari. Je n’arrivais pas à comprendre comment un homme frisant la cinquantaine pouvait se comporter tel le dernier des adolescents. Cet homme sur le gosse duquel je comptais depuis le jour où j’avais appris que je ne pourrai jamais enfanter.

 

« Bienvenue sur notre baisodrome ! » Pour cette grossièreté, je lui arracherai ses yeux noisette. Son « baisodrome » était un lit à baldaquin que je lui avais acheté pour son quarantième anniversaire. Montée sur mes grands chevaux, je retirai du frigo le dernier mini-whisky du genre de ceux que les Lilliputiens devaient servir à Gulliver.

 

Je téléphonai à la loge :

 

« Nous ne sommes pas des Lilliputiens ! m’époumonai-je dans mon meilleur anglais. Je veux une bouteille de Johnny-Le Promeneur pour grandes personnes, dont certaines ici ont plus de quarante ans !

 

À votre service, madame », bégaya le Turc assoupi.

 

J’essuyai une larme et appelai mon répondeur. Ce fut un vrai plaisir d’entendre enfin une voix sans accent, ni italien, ni québécois, ni corse, ni slave ; même à une distance de trois mille kilomètres, un murmure velouté qui – tel un fidèle chien de garde – remplaçait ma présence à Paris. Parmi les messages, des broutilles que j’avais oublié d’effacer la veille, et, finalement, un mot de lui, de sa bouche.

 

« Cendrillon, je commence à m’ennuyer sans toi. »

 

C’était, de toutes ses déclarations d’amour, sans conteste la plus enflammée. J’éclatai en sanglots comme si j’avais de nouveau quatorze, vingt-cinq ou trente ans.

 

 

Bien que nous soufflions souvent le chaud et le froid et malgré tous les torchons qui brûlaient entre nous, nous ne nous ennuyions jamais. Il suffit de me rappeler ce retour du marché aux poissons de Trouville, où nous avions acheté le plus grand homard probablement jamais pêché entre la Normandie et les îles Shetland. Le poissonnier nous avait offert un cageot tapissé d’algues humides pour que Sa Grandeur survive au voyage jusqu’à Paris, installée sur le siège arrière de la voiture.

 

Je ne sais toujours pas quelle mouche l’avait piqué sur le chemin de retour. Il ne leva pas le pied de l’accélérateur, faisant des queues de poisson à toutes les voitures, comme s’il jouait à quitte ou double avec notre destin. Tandis qu’il roulait comme un fou, demeurant bouche cousue, je songeai aux paroles de Prosper, qui avait qualifié ce lamentable état d’esprit de frémissements suicidaires d’un désespéré romantique, en dépit de l’évident appétit de vivre et de survivre de notre cher ami. Je ne poussai un soupir de soulagement qu’en début de soirée, sur le boulevard périphérique.

 

Sa Grandeur sommeillait, faisant cliqueter ses pinces de temps à autre. Puis il devint enragé, comme devinant le mauvais sort qui l’attendait. Il rampa hors du cageot et pinça cruellement Petit Loup au bras, alors que nous nous trouvions au beau milieu de la place de l’Étoile.

 

Mon conducteur courageux se mit à jurer dans une langue obscure, serbe ou corse, lâcha le volant et ouvrit la fenêtre avec la visible intention de fuir le véhicule, en m’abandonnant comme une vieille chaussette. Mais le homard le devança, sortit par la fenêtre son torse et dirigea ses pinces géantes vers une douzaine de chiens qui aboyaient dans des automobiles voisines.

 

Sur la place s’installa un vrai tohu-bohu. Le Soldat inconnu se retournait sûrement dans sa tombe. Le homard brandissait ses pinces comme s’il appelait au secours, les chiens hurlaient aux fenêtres. Quant à leurs maîtres, l’eau leur montait à la bouche à la vue de notre monstre, tandis qu’ils maudissaient le Frigidaire vide qui les attendait chez eux en cette fin de week-end.

 

J’ignore comment nous nous sortîmes de cet embouteillage infernal pour atteindre enfin notre appartement. Sa Grandeur pinça encore Petit Loup dans l’ascenseur, cette fois à la cuisse, et, dans la cuisine, se faufila à reculons sous le buffet.

 

Je n’avais jamais vu Marie-Loup dans une telle fureur. Il remplit d’eau les deux plus grandes marmites que l’on put trouver et les jeta sur le feu. S’il ne s’y était pas pris de la sorte, nous aurions dû cuire le monstre dans la baignoire. Aussitôt que l’eau se fut mise à bouillir, il chassa son ennemi mortel de dessous son abri à l’aide d’un balai et l’attrapa par le dos pour lui plonger la queue dans une marmite, et la tête dans l’autre.

 

Après l’agonie du souverain, nous eûmes tous les deux besoin de prendre une douche, mais cela n’entama pas notre bonne humeur. Dans la baignoire, nous dégustâmes Sa Grandeur accompagnée de salade verte, de mayonnaise et de radis. Nous bûmes une bouteille d’un bordeaux blanc exquis, et en ouvrîmes une seconde. Nous rîmes aux larmes en repensant à ce pauvre Soldat inconnu se retournant dans sa tombe pendant qu’autour de lui aboyaient les chiens parisiens. Ce fut une nuit inoubliable, telle que nous ne devions jamais plus en connaître. Les amoureux, la grande majorité d’entre eux, passent leur vie l’un auprès de l’autre, persuadés que l’amour est une chose sérieuse. Pour nous, en cette inoubliable nuit, l’amour devint, sans que nous nous en apercevions, quelque chose de si drôle que nous ne le fîmes même plus.

 

Bon Dieu, je lui arracherai ses yeux noisette !

 

 

J’étais toujours en train de verser des larmes de crocodile quand Bruno, sortant de la salle de bains, exposa devant mes yeux son derrière bronzé, pas plus grand que deux balles de tennis. J’ai toujours eu un faible particulier pour les petites fesses d’homme plantées sur des cuisses fuselées. Mais, cette fois-ci, je fus prise d’un dégoût inexplicable, et je désirai de tout mon cœur le voir dehors, enfermé à double tour sur le balcon avec une vue magnifique sur le Bosphore et sur notre chère Europe, scintillant sur l’autre rive.

 

« Si tu savais comme j’ai envie de voir un homme habillé ! lui jetai-je entre deux sanglots.

 

Si quelqu’un m’en donnait le pouvoir, répondit aimablement mon bel aiguilleur du ciel, j’instituerais une loi interdisant aux femmes de boire comme des éponges.

 

J’espère que personne ne te donnera ce pouvoir ! Va te faire voir chez tes machos de mafiosi ! »

 

Il fit comme s’il n'avait rien entendu. Il s’affala dans une bergère dont le design turc se prêtait parfaitement à une séance d’autopédicure. Pendant qu’il se coupait les ongles du pied gauche, du droit il battait la mesure d’une bossa-nova lointaine que je ne pouvais pas entendre. Depuis notre première rencontre, il y a deux mois, il agitait ses jambes à tour de rôle, tantôt l’une, tantôt l’autre. Je me demande pourquoi les membres de son parti d’extrême gauche doivent taper du pied du matin au soir. La seule explication que je voie serait qu’ils sont impatients d’instaurer au plus vite la dictature du prolétariat.

 

De surcroît, Bruno portait toujours des chaussettes courtes qui tombaient, et il ne retirait jamais son cure-dents de sa bouche, pas même lorsqu’il faisait l’amour. Peut-être étaient-ce, chez les extrémistes de gauche, des signes de reconnaissance.

 

Mais cela mis à part, mon macho était beau comme un dieu romain. Le Turc de la loge qui apporta la bouteille de Johnny-Le Promeneur ne put détacher son regard de ses cuisses fuselées. En sortant, il renversa un vase de fleurs. Mon coquet de Bruno récompensa son admirateur par un sourire plein de promesses, faisant miroiter dans la glace son profil charnu. Je songeai que je ferais bien, dans leur intérêt, à tous les deux, d’aller remplacer le Turc une demi-heure dans sa loge. Je vidai un verre de whisky, non sans fierté. J’étais une femme qui savait couler avec son navire, tel un vrai capitaine.

 

Bruno adorait d’être aimé. En revanche, il me traitait comme un animal de compagnie. Glisser sous sa chemise, sur sa poitrine poilue, un billet d’avion aller-retour pour la Turquie m’avait valu cet honneur.

 

 

Le même jour, à midi, à cinquante kilomètres d’Istanbul, alors que nous nous étions arrêtés sous un soleil de plomb pour remplir d’eau le radiateur de notre poubelle de location, deux bergers polis s’approchèrent de nous.

 

Ils proposèrent à Bruno de me troquer contre une douzaine de brebis du désert. Consternée, j’entendis Bruno entamer de sérieuses négociations. Je compris qu’il demandait d’abord deux douzaines de brebis, et qu’ensuite il baissait le prix, prêt à m’échanger contre une douzaine et demie… Les hommes, aiguilleur du ciel et bergers turcs, s’échauffaient de plus en plus ; quant à nous, gynécologue parisienne et brebis du désert, nous attendions stupidement que les mâles tissent notre destin de femelles.

 

Évidemment, Bruno se moquait de moi, mais la plaisanterie, dans ce passage rocheux, était en train de tourner au vinaigre ; un seul faux pas pouvait nous mener à la scène qui surgit alors devant mes yeux : dans une voiture en flammes, un petit Italien poignardé, et une petite Française chargée comme un sac de sel sur le dos d’un mulet.

 

Ils communiquaient à l’aide de leurs mains, coupant l’air de leurs bras comme s’ils brandissaient des sabres :

 

« Une douzaine, m’sieur ! Cette femme ne vaut même pas une douzaine ! Regarde comme elle est décharnée !

 

Une douzaine et demie, les gars ! Vos brebis chétives ne valent pas plus !

 

Une douzaine, m’sieur, c’est notre dernier prix ! »

 

Le soleil ardent, qui me liquéfiait le cerveau, avait dû me rendre folle, car je n’éprouvais aucune peur, prête à accepter n’importe quel concordat de mes hommes. C’était charmant de voir que l’on s’occupait de moi, prenant tellement à cœur mon destin. Au lieu de retourner dans mon beau cabinet de l’avenue de Saxe, où une femme stérile soignait des futures mamans, peut-être finirais-je ma vie dans une caverne turque…

 

Il m’était si doux de découvrir que l’on pouvait se détruire comme on écrase une mouche, d’un seul coup du plat de la main, en fermant tout simplement les yeux sous ce soleil meurtrier. Ce sentiment paradoxal, mon Marie-Loup l’aurait appelé érotisme de l’autodestruction, lui qui n’aurait jamais essayé de me vendre et qui, à la place de Bruno, m’aurait offerte aux Turcs avec le plus grand plaisir.

 

Pendant que je ruminais cette idée, le soleil continuait à me vriller la tête au point que même l’image de Petit Loup se mit à fondre. Je me laissai aller en fermant les yeux.

 

Lorsque je les rouvris, je me trouvais de nouveau dans l’automobile qui roulait sur la grand-route avec un bruit infernal. Je ne saurai jamais comment, après mon évanouissement, nous sommes sortis sains et saufs du théâtre de cette mémorable vente aux enchères, avec mon aiguilleur du ciel dans le rôle principal. Selon les explications confuses de Bruno, les bergers turcs conclurent qu’une Française, petite et efflanquée, ne valait même pas douze brebis, et ils l’autorisèrent à remporter son maigre bien à Istanbul.

 

 

« Tu me paieras cette histoire de brebis ! » lançai-je dans le dos de mon extrémiste de gauche, qui disparut une fois de plus dans la salle de bains.

 

En guise de réponse, il me sifflota le début de son opéra immonde.

 

Quand on frappa pour nous servir le dîner, j’étais sur le balcon en compagnie de mon verre, et je m’étais remise à pleurnicher comme une Madeleine. Au diable tout ça, me dis-je, ça doit être nerveux, c’est à cause du vol de demain, j’ai toujours eu peur de l’avion. Dans la nuit étouffante, pareille à une veilleuse gigantesque commençant à manquer d’huile, la péninsule des Balkans, de l’autre côté du Bosphore, me lançait des œillades de flammèches hésitantes.

 

À travers mes larmes, je m’efforçais d’atteindre du regard la nuit parisienne, les réverbères somnolents du pont Alexandre-III, le feu de cheminée dans mon salon, sur l’avenue de Saxe, ou bien le village au drôle de nom d’Ouf, sur la côte corse, que chantait Petit Loup depuis des années, le clair de lune incomparable de son paradis terrestre… En vain. Des Balkans, la nuit soufflait vers moi sa mauvaise haleine, le vent moite d’un monde qui s’éteignait dans son sommeil. Le plus atroce était que je me sentais mourir moi aussi avec lui.

 

Quand je retournai dans la chambre, le dîner était froid, et les yeux sombres de Bruno pas plus chauds. Ensuite, ma mémoire me trahit. Il me semble que nous fîmes l’amour sur le tapis. Comme des ennemis.

 

Pour Bruno, faire l’amour, même sur un tapis, était une affaire terriblement sérieuse. C’est peut-être parce que je gloussais qu’il me gifla. Il m’arracha du cou une chaînette en platine dont le pendentif représentait une croix.

 

« Satan ! » lui murmurai-je à l’oreille avant de m’endormir.

 

Après tout ce que j’avais vécu ces dernières quarante-huit heures, je pouvais deviner que mes apnées allaient reprendre de plus belle : blocages répétés de la respiration, nuit ponctuée de brefs arrêts respiratoires et angoisse que je connaissais trop bien depuis mon âge de raison. Cette plongée périlleuse vers l’enfer, cette rébellion de l’âme qui tente d’étrangler le corps, Prosper ne la prend pas au sérieux, prétendant que l’éveil salvateur veille toujours sur la survie de notre organisme, mais Prosper ignore l’horreur qui m’habite entre deux étouffements.

 

Je pouvais deviner aussi que la Malheureuse me visiterait une fois de plus. Elle ne cesse de me hanter, elle me rendra folle.

 

Les globes oculaires renversés tels ceux d’un vampire, elle serre brusquement ses jambes écartées sur ma table d’accouchement, en pleine césarienne. Attrapant ma tête avec ses genoux, elle me serre aux tempes comme avec des tenailles et me happe, tandis qu’elle extirpe toute seule un enfant mort de ses entrailles.

 

« Ce n’est pas ma faute, criai-je hors d’haleine. Dieu m’est témoin ! Dans toute ma vie d’obstétricienne, je n’ai jamais perdu une mère, ni son bébé !

 

Tu es responsable de notre triste sort », me réplique-t-elle, en bavant du sang…

 

 

Le lendemain se leva un jour splendide, innocent comme le visage d’un enfant, un jour de joie du Seigneur, comme aurait dit la grosse Inès. Je perdis le souvenir de mes apnées et de mon nouveau cauchemar nocturne. Bruno et moi oubliâmes les querelles de la veille au soir, et ensemble nous fîmes notre gymnastique matinale, ensemble aussi nous allâmes sous la douche, nous avalâmes avec délices un petit déjeuner succulent, achetâmes tout un tas de babioles au bazar voisin et, au dernier moment, nous précipitâmes à l’aéroport.

 

Bruno était fou de bonheur à l’idée de rentrer à Paris. À l’approche de la douane, il me donna un coup de coude chevaleresque dans les côtes afin de prendre place dans la file devant moi. Je le laissai de bon gré se frayer un passage dans la foule, comprenant sa joie à la pensée de tout ce troupeau d’hôtesses bien découplées l’attendant à Charles-de-Gaulle. Il s’empressa également de transformer mon cadeau, le billet d’avion aller-retour, en argent liquide : en tant que salarié d’une compagnie aérienne, il avait droit à deux voyages gratuits par an.

 

C’est seulement lorsqu’il se trouva devant les douaniers, de l’autre côté, qu’il se souvint qu’outre son sac de voyage il avait aussi une compagne. L’air inquiet, il me chercha du regard. Me voyant encore sur l’autre continent, il sourit bêtement, mais sa consternation ne fut totale que quand je lui lançai un baiser signifiant « bon voyage », tandis que je suçais tranquillement la fameuse croix en platine qui avec tant de succès repoussait les démons.

 

C’était exactement comme si un dogue danois se levait sur ses pattes de derrière pour arracher de la bouche de son maître une pipe puante et lui disait dans un danois impeccable :

 

« J’en ai plein les bottes de toi, vieille baderne ! »

 

Il fallait voir l’horreur se dessiner dans les yeux sombres de Bruno et entendre le cri silencieux du cerf blessé que la balle a atteint en pleine course. Enfin on annonça, une dernière fois, le vol pour Paris.

 

Je l’observai sans pitié s’enliser dans le sable mouvant humain. J’attendis qu’il coule complètement, puis je m’approchai du guichet qui promettait le trajet le plus court jusqu’à la Corse, jusqu’au village d’Ouf, que Petit Loup, sans trop de remords, appelait son Éden.

 

III

Petit Loup.
La République des baisemouchistes.

 

C’est à l’occasion de mes fiançailles avec Margot et Tatiana que je compris quelle tendresse entêtée j’éprouvais pour Sandrine.

 

Des femmes de sagesse et d’expérience racontent que parfois les taches de fruits refusent de quitter nos habits, même à l’aide des produits de nettoyage les plus puissants, tant que la saison de ces fruits n’est pas passée. À ce moment-là, elles s’effacent toutes seules, comme d’un coup de baguette magique. Il en allait de même du souvenir de Cendrillon : je n’arrivais pas à nettoyer sa tache de mon cœur, même pas en présence de ma divinité quadrupède dans la voiture.

 

« Un jour, tu me laisseras une souillure monstrueuse », disais-je souvent à Sandrine lorsque je scrutais le futur à travers le fond de mon verre.

 

Cendrillon riait :

 

« N’aie crainte, nous laverons ce cœur taché dans la douce Méditerranée, qui enlève toutes les salissures comme par enchantement. »

 

 

À Ouf, au bord de cette Méditerranée salutaire, notre « confrérie des loufoques » était déjà rassemblée, saisie plus que jamais d’un désir frénétique de s’acoquiner avec le démon des vacances et de faire un pied de nez à la décence et au sérieux. Seuls Sandrine et Prosper n’étaient pas encore là. Devant le petit débarcadère, deux yachts, deux hydroglisseurs, trois canots gonflables et un canoë étaient alignés ; sur le parking voisin, on pouvait dénombrer quatre voitures et deux motocyclettes. Je versai aussitôt dans le fond commun mon automobile et mon Frigidaire portable à gaz. La seule chose que je conservai en propriété privée étaient les deux nouvelles républicaines Margot et Tatiana.

 

Il fallait voir mollir le sourire voluptueux de mon vieil ami, Willi le Long, alias King Size, lorsque mes belles le rappelèrent sèchement à l’ordre :

 

« Bas les pattes, monsieur. Nous sommes fiancées.

 

À qui êtes-vous fiancées, mes anges ?

 

Hier, nous nous sommes promises à Sisyphe.

 

Puis-je savoir qui est cet heureux élu, mes anges ? roucoula Willi le Long du haut de ses échasses.

 

C’est moi, expliquai-je, et je le prouvai en lui montrant mes deux bagues de fiançailles.

 

Tu arrives toujours avec un nouveau surnom, grommela l’escogriffe, qui se sentait un peu esseulé, si haut au-dessus du niveau de la mer. Deux fiancées ! Quand je pense qu’il y en a qui gaspillent, alors que les deux tiers de la planète souffrent d’extrême disette. Tu devrais avoir honte, Œdipe ! »

 

Sa hauteur ne l’empêchait nullement de donner, de temps à autre, des coups bas aux nains qui l’entouraient.

 

« Pas Œdipe, mais Sisyphe.

 

C’est qui cet Œdipe ? demanda Tatiana, avide de savoir.

 

Celui qui a sauté sa maman », lui expliqua la savante Margot.

 

Tatiana s’écarta prudemment de moi.

 

Je protestai avec vigueur :

 

« Je ne gaspille pas. À vrai dire, ce ne sont pas deux filles, mais une seule et unique, c’est ma divinité estivale bicéphale. »

 

À ce moment-là, mon porte-clefs, posé discrètement sur une table de « Chez Napo », commença à sonner. J’expliquai à mes auditeurs surpris que mes fiancées et moi devions les quitter pour quelques minutes.

 

Après avoir transporté nos bagages dans la maisonnette de mon père et nous être changés, nous retournâmes dans la cour de la paillote, où les curieux m’obligèrent à expliquer non seulement le rôle salvateur de mon gadget sonnant, mais aussi ma maladie rarissime. Alors que les yeux des femmes se mettaient à briller, la plupart des hommes eurent l’air de sortir tout juste d’une jaunisse infectieuse.

 

Pour les consoler, je les invitai à dîner.

 

C’est par un superbe banquet que nous fêtâmes notre arrivée, mais aussi celle d’Inès, tour à tour boulimique et anorexique. Ayant retrouvé une fois de plus une rondeur digne d’un pot à tabac, elle venait de débarquer de l’aéroport, accompagnée de son jeune fiancé, Boris, photographe russe. C’était déjà le troisième Russe qu’Inès importait en France, « ayant arraché Bobo aux griffes des ex-communistes pour en faire un homme libre ». Nous observions Bobo de loin, car un Boris, même myope comme une taupe, était capable d’assener à son entourage un sérieux coup de patte.

 

Nous éventrâmes l’énorme boîte de caviar qu’ils avaient rapportée de leurs fiançailles moscovites et l’arrosâmes de vodka, afin que Boris, en terre étrangère, se sente comme chez lui. Reconnaissant, il clignait de ses petits yeux d’oiseau, pour finalement, de bonheur, fondre en pleurs.

 

« Je me sens comme chez moi ! » s’exclama-t-il à travers ses larmes russes.

 

Plusieurs personnes, en particulier Napo et nos amis corses, échangèrent un regard, alarmées par cette adaptation si rapide d’un nouvel allogène à l’île de Beauté. Pour noyer ces idées noires, nous passâmes de la vodka à un vin corsé qui transporta vite la plupart des allogènes dans les vignes du seigneur.

 

Tard dans la nuit, notre confrérie commença à se disperser. Margot et Tatiana se retirèrent parmi les premiers, alléguant un mal de tête commun. Je constatai que ma divinité s’entendait de mieux en mieux en tête-à-tête, et que même la migraine attaquait ses deux crânes simultanément. Finalement, Willi le Long et moi nous retrouvâmes seuls dans la cour, un an après notre dernière rencontre, en Algérie, où je tournais un documentaire pour la télévision sur le retour heureux des émigrés, et lui échangeait des missiles terre-air tchèques contre du fromage de brebis.

 

« Cartes sur table ! » lui dis-je.

 

Il haussa les épaules.

 

Ce geste signifiait qu’une nouvelle bataille était perdue pour William de Poisson, mais pas la guerre, joyeuse, qui recommençait pour lui chaque matin, au moment où il finissait de raser son visage rose, sans toucher à sa moustache. Argentée, hérissée, la moustache de Willi n’avait pas de prix pour son propriétaire. Elle lui servait d’antenne, pouvant renifler au loin une transaction avantageuse, le plus souvent le troc des armes d’occasion contre du pétrole brut.

 

Une fois terminé son tour du monde, Willi se retrouvait fréquemment les poches à moitié vides, mais le cœur plein d’une odeur de poudre, la même odeur capiteuse que le vent nocturne, soufflant du maquis, apportait dans notre paillote corse.

 

« Cartes sur table ! » redis-je.

 

En guise de réponse, Willi trempa sa moustache dans le reste de son vin.

 

« Nema veze », lâcha-t-il.

 

Il s’agissait des deux seuls mots serbes qu’il avait appris quelque part dans les Balkans, lors de ses pérégrinations de marchand d’armes. En langue populaire, ils signifiaient « aucune importance » et se rapportaient sans doute au bombardement de Sarajevo, ville natale de ma défunte mère.

 

J’eus envie de lui lancer une carafe en pleine gueule, mais, me maîtrisant, je marmonnai :

 

« C’est une langue dont je ne me sers plus. »

 

En somme, Willi méritait d’être surnommé notre dénominateur commun, celui de tous les membres de notre confrérie. Éternel adolescent, cet homme de passion et de désordre était déterminé à être lui-même et à y exceller, avec tous ses défauts, vices et péchés. Ce veuf mélancolique, fasciné par l’œuvre de la mort, proie facile de l’érotisme de l’autodestruction, était le seul parmi nous à pouvoir se targuer d’avoir mis au monde un enfant, s’assurant ainsi une sorte d’immortalité génétique au sein d’une lignée ingrate et oublieuse.

 

Nous avions devant nous toute une chaude nuit d’été, assez de temps pour regarder la vérité droit dans les yeux, armés tous deux de près d’un demi-siècle de tristes expériences. Heure de vérité dans un temps arrêté où notre apparente insouciance se métamorphosait en une énumération amère de tout ce que nous avions perdu à jamais, de nos rêves trahis, de nos promesses non tenues et de nos amours gaspillées.

 

« J’ai reçu un mot de Louis, son dernier mot », lâcha-t-il subitement en sortant de sa poche un billet chiffonné.

 

Louis, son fils unique, s’était exilé à Los Angeles depuis belle lurette, après le suicide de sa mère.

 

« “Faites une croix sur moi, monsieur de Poisson, lut-il d’une voix éraillée. Oubliez que vous avez eu un fils”.

 

Il ne te pardonne pas ton divorce ni la mort de ta femme ? »

 

Willi haussa les épaules, l’air résigné.

 

La perte définitive de son fils fit de lui plus que jamais notre dénominateur commun. Pour le réconforter, je m’empressai de citer mon sage oriental dont je prononçais volontiers les maximes tout en taisant son nom :

 

« Sur la mer de mélancolie, on ne voit point la terre ferme. »

 

Willi poussa un soupir de père inconsolable. À en juger d’après ses lèvres crispées, il avait, comme moi, un goût de cendre dans la bouche. Il me répondit par des paroles de son sage préféré, en oubliant lui aussi de mentionner les droits d’auteur. À l’égal de moi, il collectionnait les aphorismes caustiques.

 

« La mélancolie, dit-il, se guérit par la mélancolie, de même que l’ivrogne se guérit avec du vin. »

 

Nous nous tûmes et, longtemps, nous gardâmes un silence qui en disait long. De temps en temps, j’accrochais mon regard au ciel étoilé en pensant à notre petite lueur terrestre en face de cette gigantesque absence de vie. Cette nuit-là, tout me semblait mort ou alors en train de mourir, même la terre sur laquelle nous balancions nos chaises d’avant en arrière, comme si nous cherchions à savoir jusqu’où nous pouvions nous pencher sans nous rompre le cou. Je songeai aussi au livre que j’écrirais un jour, dès que j’aurai un peu de temps libre, un livre sur la mort facile en Corse, sur la disparition de Michel, Claude et Dominique, un livre sur la mort avant la mort, dont j’avais déjà le titre.

 

« Sais-tu, demandai-je soudain à Willi, qu’en une seule journée une bouche humaine perd tellement de cellules vivantes que l’on pourrait en remplir une assiette creuse ? Nous faisons notre paquet sans discontinuer. »

 

Mon ami rit jaune et leva les épaules une fois de plus.

 

Pour conclure, je décidai de me parer de nouveau de mon sage, le gardant dans l’ombre :

 

« En tout cas, dis-je, il est moins pénible d’être mort que d’être sur le point de mourir. Rares sont les hommes qui ne meurent qu’une seule fois. »

 

Dans la pénombre, avec son sourire pincé, Willi ressemblait à une momie bien conservée. Il me toisa du même regard apitoyé dont je le dévisageais. Tout comme lui, je devais ressembler à un défunt ambulant.

 

Le silence qui se remit à régner commença à m’énerver, surtout quand la lune verdâtre apparut derrière un palmier et jeta un œil sur notre carafe vide.

 

« Cartes sur table ! ordonnai-je de nouveau. J’espère que l’air raréfié que tu respires ne t’a pas complètement vidé la cervelle.

 

En ce qui me concerne, rétorqua-t-il, la hauteur ne m’empêche pas de tomber de plus en plus bas. Je suis en train de faire une énorme bêtise, je consens de bon cœur à vieillir.

 

Déplorable. J’écrirai en livre là-dessus, me félicitai-je.

 

J’espère que ce sera un bouquin posthume.

 

Exactement, m’exclamai-je, tu as compris ! Son titre est tout prêt : La Mort, sa vie, son œuvre. »

 

Willi sourit avec malice :

 

« Parfait. Je suppose qu’il ne te manque que le contenu.

 

Chaque chose en son temps, fis-je.

 

Ton titre est si lumineux, pensait tout haut mon ami, que ce n’est peut-être pas la peine de le bousiller en écrivant. »

 

Bien que Willi ne sût pas que je jetais systématiquement au feu tout ce que j’écrivais et que Sandrine me qualifiait de pyromane littéraire, je me sentis un peu offensé.

 

« As-tu choisi tes derniers mots ? demandai-je.

 

Quels derniers mots ?

 

Chacun a le droit d’avoir ses derniers mots ! expliquai-je avec ardeur. C’est la seule chose qui reste parfois du verbiage de toute une vie gâchée. C’est le moment de rattraper tout ce qui semblait perdu. Même l’homme le plus insignifiant peut laisser derrière lui de grandes et nobles paroles. Confucius nous donnait ce sage conseil : “Si tu veux apprendre à vivre dans la vertu, apprends d’abord à bien mourir.” »

 

Agitant sa casquette blanche en signe de capitulation, Willi eut du mal à m’arrêter.

 

« À l’article de la mort, me rétorqua-t-il, tu as encore le temps de devenir quelqu’un, cesser d’être ce que tu étais. Dès que j’aurai un peu de temps, j’inventerai des derniers mots de circonstance, me promit-il solennellement. Tout n’est pas encore perdu pour nous. »

 

Après ces paroles, les choses ne pouvaient que mal tourner.

 

 

À mon réveil, à midi, Margot et Tatiana étaient en train de boucler leur valise commune. Je leur rendis leurs bagues de fiançailles et les accompagnai à l’arrêt de bus. Après notre courte idylle, à la place d’une tache de fruit, il ne me restait sur le petit doigt qu’une trace d’oxyde de métal. Pour la dernière fois, nous mélangeâmes nos nez. Notre baiser fut encore plus maladroit que l’autre fois, la nature ne pouvant prévoir toutes les situations ridicules dans lesquelles se retrouvent les humains.

 

« J’ai l'impression que Tatiana va avoir un bébé, me dit Margot par la fenêtre de l’autobus qui démarrait.

 

De moi ? hurlai-je.

 

Mais non, de moi ! » me cria Margot avec le plus grand sérieux.

 

Ce furent ses dernières paroles dans ma vie.

 

Je mourrai sans avoir compris les femmes à fond, me dis-je, avant de repasser par « Chez Napo ».

 

« Mettez-m’en de côté deux douzaines », jetai-je au patron, sans prononcer le mot « oursins », que frappait une interdiction de pêche, ne devant expirer que vingt-quatre heures plus tard.

 

Il opina du bonnet en me faisant un clin d’œil.

 

Comment imaginer qu’à ce moment-là le destin se préparait à me rire au nez et que, au lieu de crier à la postérité des derniers mots percutants, je quitterais ce bas monde avec une phrase que j’ai honte de répéter :

 

« Mettez-m’en de côté deux douzaines !… »

 

Une fois de plus, j’étais seul au monde, et j’aurais certainement fondu en larmes au beau milieu du village si je n’avais pas été envahi par un sentiment poignant d’amitié et de tendresse à la pensée que le jour même Sandrine atterrirait à l’aéroport de Bonifacio, peu avant le débarquement de Prosper à Porto-Vecchio. Le lendemain, nous partirions tous en croisière : le bateau du Capitaine Carcasse avait déjà bien du mal à se maintenir à la sur-face de l’eau, à ne pas sombrer sous le poids de la nourriture et des boissons que nous y avions chargées.

 

J’étais fier de mes deux formidables amis, de l’amitié un peu folle qui nous unissait et nous empêchait de vieillir. Une gynécologue-accoucheuse, un biogénéticien, docteur en chimie et en anatomie, et un romancier autoincendiaire, auteur de documentaires pour la télévision française, Sandrine, Prosper et moi nous ressemblions à ces trois singes orientaux qui se moquent du sérieux et de la vanité de l’âge mûr : le premier se couvre les yeux comme s’il n'avait rien vu, le second se bouche les oreilles comme s’il n'avait rien entendu, et le troisième se ferme la bouche pour ne pas trahir un secret commun.

 

Un secret commun ? Il devait s’agir de notre éternelle enfance, celle que nous vivions sans la moindre honte tout en allant sur nos cinquante ans.

 

« Tout est mortel, sauf l’immortalité, dit Prosper l’autre jour devant un cimetière. Notre but devrait être une adolescence immortelle. »

 

Me remémorant ses paroles, je levai les yeux au ciel et je me mis à ricaner, boitant jusqu’à la maison, tel l’idiot du village. Une fois arrivé, je fus encore pris de lassitude et m’empressai de prendre ma troisième douche froide de la journée.

 

« Tu devrais faire un petit somme, ne serait-ce que d’une demi-heure », dis-je à mon sosie dans le miroir, tout en ramenant sa mèche blanche, hérissée sur son front, au milieu de ses cheveux châtain foncé.

 

Ce geste était un vrai petit rituel païen voulant embellir le moribond.

 

« Va savoir si ton destin n’est pas de rendre l’âme dans ton sommeil ou te faire trouer la peau et t’habiller de sapin corse, de même que Michel, Claude et Dominique ! » ajoutai-je avec un sourire infernal.

 

J’ignorai que je jouais avec le feu.

 

L’événement fatal se produisit dès que je revins dans la chambre à coucher. Ça ressemblait à un coup de lance émoussée dans le sternum, juste entre les deux seins. Fort heureusement, cette douleur intense ne me fit pas souffrir longtemps, pas plus de trois secondes. Pendant qu’à quatre pattes je me dirigeais vers le téléphone, un heureux hasard me fit renverser une lampe chinoise, ainsi qu’un coffret contenant mon testament scellé que j’avais pris la précaution de rédiger à Paris. Le précieux document se retrouva dans un vieux pot de chambre qui faisait la fierté de ma collection de porcelaines.

 

« Mes derniers mots, gargouillai-je, mes derniers mots… »

 

Le second coup m’atteignit à mi-chemin du téléphone, où je m’écroulai devant la cheminée. C’est à cet endroit précis que, deux heures plus tard, Sandrine et Prosper allaient me découvrir.

 

Ayant lu toute une bibliothèque d’ouvrages d’occultisme sur la vie après la mort, je vivais ma situation comme la chose la plus naturelle du monde. Je flottais sous le plafond, relié à mon corps sans vie par une jolie cordelette argentée qui pâlissait de plus en plus. Alors, patiemment, j’attendis que mes amis fassent leur macabre trouvaille.

 

Celle-ci engendra émotion et confusion dans tout le village. Je les comprenais tout à fait : la mort subite d’un homme entre deux âges, d’un camarade cher et d’un ex-amant plus cher encore porta un coup si terrible à mes compagnons baisemouchistes que, ce soir-là, dans la cour de Chez Napo, ils épuisèrent tout le stock d’eau-de-vie d’arbousier.

 

Quelque chose, enfin, brisait la monotonie de l’été, et les habitants d’Ouf étaient ravis ; le propriétaire de la paillote, Napo, encore plus que les autres, car il devint une vraie célébrité, étant la personne à qui mes dernières paroles avaient été adressées :

 

« Mettez-moi de côté deux douzaines d’oursins… »

 

Pour embellir davantage le souvenir du défunt, le cher Napo se permit une certaine licence poétique. Puisque la pêche aux oursins était encore interdite, il changea donc mes oursins en cœur d’agneau, jurant ses grands dieux aux clients que, depuis des années, en